Critique de ‘Talvar’

Chronique d’une erreur judiciaire

Cinema

October 26, 2015

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Indes

Novembre-Décembre 2015

Talvar, chronique d’une erreur judiciaire

Talvar, chronique d’une erreur judiciaire


Un film fort et efficace relevé par un jeu d’acteur subtil qui revient sur l’un des faits divers les plus débattus de ces dernières années en Inde.
 
Voici probablement le film en hindi le plus commenté du moment en Inde. Il revient sur la terrible tragédie qui s’est déroulée en 2008 à Noida, une banlieue de Delhi très « classe moyenne ». Le matin du 16 mai, la jeune Aarushi Talvar (ou Talwar) est retrouvée sans vie par ses parents. Elle gît égorgée dans son lit. Cet assassinat épouvantable s’est déroulé dans la nuit alors que les parents dormaient dans la chambre voisine.
 
Le lendemain, on découvre sur la terrasse du petit immeuble le cadavre du domestique népalais, Hemraj, lui aussi égorgé. Parce qu’il touchait une famille bourgeoise sans histoires dans un quartier calme, parce qu’il a réveillé la fascination morbide du public pour les affaires de meurtres sanglants, parce que l’enquête a connu de nombreux rebondissements propres à entretenir un climat d’attente et de commérages inouïs, ce double meurtre a fait l’objet d’un emballement médiatique et populaire sans précédent au moment des faits.

Le film qui vient de sortir suit à peu de choses près la trame de ce terrible fait divers. La veille du meurtre, après avoir travaillé toute la journée dans leur cabinet médical, les deux parents, Ramesh et Nutan Tandon – Rajesh et Nupur Talwar dans la vie – ont fêté l’anniversaire de leur unique enfant, une jolie adolescente choyée à l’image des collégiennes privilégiées de la capitale. Le lendemain matin, la mère de famille est réveillée par le bruit persistant de la sonnette de la porte d’entrée. C’est normalement Hemraj, le domestique, qui se charge d’ouvrir. Nutan essaie de le joindre sur son portable ; l’appel est pris puis coupé. Enfermée de l’extérieur, elle lance alors par la fenêtre un double des clés à la femme de ménage. Cette dernière entre dans l’appartement alors que retentissent les hurlements des parents qui viennent de découvrir le cadavre de leur fille dans son lit. La police locale est appelée.

La blessure laisse supposer que la gorge de la jeune fille a été tranchée par un « khukuri », un couteau népalais. Tout accuse donc Hemraj, le domestique, qui a disparu. Hautain et méprisant, le commandant de police va alors accumuler les négligences, allant jusqu’à contaminer des preuves multiples. Lorsque le lendemain le cadavre du domestique népalais est à son tour retrouvé, probablement mort le même soir que la jeune fille, il faut rapidement identifier un autre coupable. Dans la réalité, le 23 mai 2008, Rajesh Talwar, le père de famille, a été arrêté et emprisonné. Face aux invraisemblances et au manque de preuves, une seconde enquête fut confiée à l’officier Arun Kumar du Central Bureau of Investigation (CBI), l’équivalent de notre police judiciaire. Après une investigation minutieuse, parfois à la limite de la légalité, il a mis en avant une autre thèse disculpant le père.

A son tour écarté par des rivaux ambitieux et des conflits entre services, il fut remplacé par un troisième enquêteur.

Celui-ci reviendra aux conclusions de la première enquête. Aujourd’hui le couple Talwar est en prison, condamné à perpétuité, jugé coupable du meurtre de leur fille et de leur employé.

Un plaidoyer efficace

La réalisatrice, Meghna Gulzar, revient donc sur cette affaire très médiatisée et propose un récit méthodique et chronologique des trois enquêtes successives qui ont eu lieu autour des deux assassinats.

Elle place le spectateur en position de témoin et retrace la façon dont les différentes enquêtes se déroulent. On suit les officiers de police sur les lieux du crime. On découvre la façon dont les interrogatoires sont menés. On partage les relations entre les différents services de police, les contraintes hiérarchiques, la pression du résultat et les motivations personnelles. On découvre enfin les différentes conclusions des enquêteurs et les scénarios retenus pour expliquer ces crimes odieux.

Le film est cru, réaliste, sobre et efficace et le résultat est accablant ! La réalisatrice dépeint une police locale incompétente, présomptueuse, hautaine, lâche et manipulable. L’enquêteur du CBI, plus engagé et plus professionnel, est stigmatisé et finalement sacrifié par une hiérarchie sous pression qui répond à des intérêts de classes plus qu’à un devoir de vérité et de justice. La succession des enquêtes montre comment, malgré des preuves crédibles, des aveux et même un témoin oculaire, l’instruction se fait de plus en plus à charge, influencée par l’opinion publique, nourrie d’idées préconçues et tributaire de mentalités conservatrices.

Si le spectateur est libre de juger, le film constitue une critique acérée de la presse à scandales, friande d’exclusivités et de spectaculaire, prête à lancer des rumeurs et à salir l’honneur ou la réputation de ses victimes.

Enfin, dans un contexte bien indien, le scénario propose une lecture intéressante de la cohabitation de plusieurs milieux sociaux qui se côtoient sans se connaître ni se comprendre. La façon de vivre, les références, les réactions de la famille Talwar sont très mal appréhendées par la police locale.

De même, au sein du petit appartement, il y a finalement deux univers qui coexistent sans se connaître : celui d’une famille banale de la classe moyenne éduquée, et celui des domestiques, solitaires, dotés de repères qui leur sont propres et dont on ne sait finalement pas grand-chose. Talvar se démarque radicalement du style Bollywood et s’apparente davantage à un documentaire, le genre de prédilection de Meghna Gulzar. Le jeu des acteurs est assez remarquable tant chaque personnage sonne juste et contribue à l’atmosphère hyper réaliste du film.

La performance d’Irrfan Khan qui interprète le rôle de l’enquêteur du CBI, est particulièrement réussie. Il incarne avec les nuances voulues ce personnage atypique, flamboyant et perspicace, se jouant des règles et maniant un humour noir décapant mais aussi coupable de failles trop évidentes pour échapper à l’opprobre.

La lente structure descriptive du film n’est cependant pas neutre et la cinéaste prend clairement le parti de mettre en scène une erreur judiciaire. Même si elle s’en défend, les 2h12 que dure le film résonnent comme un cri en faveur des parents. La famille, qui s’est exprimée sobrement, fonde d’ailleurs beaucoup d’espoir sur ce film et espère qu’il jouera en sa faveur dans le cadre d’une prochaine procédure de révision de la condamnation.

Une chose est sûre, le nombre impressionnant de spectateurs et les réactions suscitées par le film ont déjà relancé le débat en Inde.

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