Entretien avec Katia Légeret-Manochhaya

Quand Shiva inspira Rodin

Culture

March 9, 2018

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Indes

mars-avril 2018

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Katia Légeret-Manochhaya à la Cathédrale de Vérone

Professeur en études théâtrales et esthétique des arts du spectacle vivant, Katia Légeret-Manochhaya est également danseuse professionnelle de bharatanatyam et écrit sur les danses classiques indiennes. Elle nous livre sa vision de la « danse-théâtre », et des liens qu’entretient cet art avec la France et le sculpteur Auguste Rodin, qui fut, en son temps, influencé par la figure de Shiva, le « dieu des acteurs-danseurs ».

Katia Légeret-Manochhaya est professeur en études théâtrales et esthétique des arts du spectacle vivant, au département théâtre de l’université Paris 8. Elle dirige le laboratoire de recherche en esthétique, sciences et technologies des arts. Passionnée de culture et traditions indiennes, elle écrit sur les danses classiques indiennes, en particulier le bharatanatyam, un art qu’elle pratique.

Le domaine principal de recherche de Katia Légeret-Manochhaya inclut les dramaturges européens du 20e siècle, les metteurs en scène et chorégraphes inspirés par le spectacle vivant de l’Asie, en particulier de l’Inde.

Parmi ses publications, on peut citer notamment : « Les 108 Karana : Danse et théâtre de l’Inde » et « Manuel traditionnel du Bharata-nâtyam – Le danseur cosmographe » et « Danse contemporaine et théâtre indien un nouvel art ? »

Katia Légeret-Manochhaya est également danseuse professionnelle de Bharatanatyam. Sa rencontre à Chennai avec Swarnamukhi, une artiste originaire du Tamil Nadu, marque le début de sa carrière internationale. Depuis 1986, elle interprète les répertoires du Natyacharya K. Muralidhar Rao (bharatanatyam de style Pandanallur) et « Shiva-Rodin » (2013) et « Panchatantra/La Fontaine » (2010- 2015) figurent parmi les créations de sa compagnie.

Katia Légeret-Manochhaya était invitée à présenter son ouvrage « Rodin et la danse de Çiva », édité en anglais, dans le cadre du festival « Bonjour India », marquant les relations franco-indiennes, lors du salon du livre de Kolkata, le Kolkata Literature Festival. Elle dévoile à INDES Magazine sa relation à l’Inde ainsi que sa conception de l’art de la « danse-théâtre », que constitue le bharatanatyam, et qui mêle, avec harmonie, éléments traditionnels et contemporains. Pointant une certaine universalité de la danse, elle nous explique quelles sont les similitudes et les liens unissant la culture indienne et européenne, notamment française, ainsi que le rôle que la culture joue dans la compréhension de cet art, qui dans sa poésie, institue un dialogue de créativité entre les spectateurs et les artistes. En particulier, elle offre son analyse, sur l’influence qu’a eu la représentation sculptée de Shiva, le « dieu des acteurs-danseurs », le Shiva Nataraja, sur l’œuvre du célèbre sculpteur français, Auguste Rodin, dans les années 1910, ainsi que sur l’essai écrit par le sculpteur en 1913, « La Danse de Çiva ».

Comment votre relation avec l’Inde est-elle née ?

Pendant 40 ans, je me suis investie dans l’apprentissage, la pratique et I’interprétation du bharatanatyam, que je préfère qualifier de « danse-théâtre ». Le bharatanatyam, qui est l’une des danses classiques indiennes les plus célèbres, m’a toujours attirée. J’ai donc commencé à l’étudier à Paris, puis à Chennai. J’ai ensuite suivi un entraînement à Mysore et j’ai commencé à publier des articles et ouvrages sur le sujet.

Quels aspects du bharatanatyam vous ont particulièrement intéressée ?

Deux raisons principales m’ont conduite à choisir le bharatanatyam. La première est qu’il s’agit d’une discipline qui est une fusion de plusieurs formes d’art. C’est une danse intégrant des éléments de théâtre, et, en même temps, du théâtre joué avec des mouvements rythmiques.

La deuxième raison est que le bharatanatyam a été refondu en 1932 par la Music Academy de Chennai ; cela signifie que, bien qu’étant ancré dans des textes et pratiques traditionnels, il est aussi ouvert à la créativité du monde contemporain. D’autre part, aujourd’hui, les thèmes des représentations interrogent des questions sociales, tels que les droits des femmes. J’aime particulièrement cette fusion créative, entre le patrimoine d’une part et l’avenir de la société de l’autre, sur laquelle sont fondés le dialogue et les idées de la danse.

Quelle est la philosophie centrale de vos mises en scène ?

Je considère qu’il est important de mettre l’accent sur cette harmonie entre les traditions et les questions courantes qui structurent les interprétations actuelles, donnant ainsi un ton contemporain à une danse classique telle que le bharatanatyam.

Je pense qu’il est temps de s’éloigner progressivement de la ligne de démarcation stricte entre danse classique et danse contemporaine. La danse et le théâtre modernes, en Inde comme dans de nombreux pays européens, sont actuellement le produit d’une nouvelle culture et d’une nouvelle esthétique qui sont émergentes et dont le caractère contemporain va de pair avec une gestuelle et/ou une discipline des formes traditionnelles de danse.

À ce titre, avez-vous pu déceler des similarités culturelles entre l’Inde et l’Europe ?

Mon laboratoire de recherche a pour objectif d’étudier les influences de l’art indien sur les metteurs en scène et chorégraphes européens, et des similarités existent en ce qui concerne les influences. Mais je dirais plutôt que c’est la diversité qui relie les deux cultures.

En fait, la danse est un art universel. Nous pouvons communiquer par l’expression corporelle, mais j’ai l’impression que même en Inde, beaucoup n’ont pas la compréhension des différents gestes ou des implications des hasta-mudras (gestes des mains) dans la danse, mais que la culture leur permet de les interpréter à leur manière. Certains aspects ne peuvent pas être exprimés car ils font partie intégrante de la poésie. Si l’art est lié à la poésie, alors l’interprétation du sujet appartient à la créativité des spectateurs et des artistes, et il s’agit d’un dialogue. À cet égard, les pays du monde entier sont similaires par les différences de perceptions, mais aussi différents dans leur similarité de perceptions provenant d’un fond culturel unifiant.

Quel est le thème central de votre ouvrage « Rodin et la danse de Çiva » ?

J’y décris l’œuvre d’Auguste Rodin, le célèbre sculpteur français. Dans les années 1910, il a été fortement inspiré par quelques photographies de la statue en bronze Shiva Nataraja, (ou « Shiva le dieu des acteurs-danseurs ») du 11e siècle, exposé alors au Madras Museum, au point qu’il l’a décrite comme étant « l’expression parfaite du mouvement rythmique du monde.» Son texte, « La Danse de Çiva », était une ode à la sculpture, saluée comme l’une des sculptures les plus importantes d’Asie du Sud. Écrite à la fin de sa vie, en 1913, cette vision du « danseur cosmique», a révélé les liens sous-jacents entre les sculptures de danse de Rodin (1910), la sculpture indienne et la « danse-théâtre » du bharatanatyam notamment. À travers son essai, non seulement Rodin nous invite à une lecture nouvelle de son œuvre, mais ouvre aussi la voie à de nouveaux liens qu’il suggère entre la sculpture, la poésie, la danse, le théâtre, la musique, la photographie et l’architecture. Mon objectif est de mettre en avant ces liens, avec ma propre lecture critique de son texte.

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