L’art de l’émancipation

Une comédienne féministe dans une société qui n’aime pas les femmes

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May 20, 2019

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L’Inde, considéré comme l’un des pays les plus dangereux au monde pour les femmes, est un lieu de contestations féministes surprenantes et éclairées qui s’expriment à travers l’art engagé, à l’instar des différents projets menés par la comédienne et artiste Mallika Taneja.

Représentation de la pièce de théâtre de Mallika Taneja, Thoda Dhyan Se

Représentation de la pièce de théâtre de Mallika Taneja, Thoda Dhyan Se

Mallika Taneja, une Delhiite de trente et quelques années est aujourd’hui parmi les jeunes artistes féministes indiennes qui attirent de plus en plus l’attention, tant du public que des medias. Mallika est entrée sous les feux des projecteurs surtout grâce à sa pièce de théâtre Thoda Dhyan Se (« sois prudente ») dans laquelle elle utilise son corps nu pour dénoncer, d’une part les restrictions que l’on impose communément aux femmes indiennes au nom de leur propre sécurité, et d’autre part pour remettre en question le fait que l’on tient les femmes responsables des abus sexuels subis. Mais si le corps nu de Mallika sur scène met au défi le patriarcat et les mœurs traditionnelles en Inde, l’ensemble de ses travaux est bien plus large que ce spectacle phare. À côté d’autres pièces de théâtre, également consacrées aux femmes dans la société dominée par les hommes, la comédienne a créé des plateformes où les femmes, soit se réunissent dans des rues de Delhi pour réclamer l’espace publique de la capitale, soit se rencontrent en groupes privés dans un appartement pour parler du plaisir sexuel en toute liberté et sans tabou. Des projets qui apportent du répit dans un pays qui connaît un fort taux de fœticides et d’infanticides féminins, de mariages d’enfants, de meurtres d’honneur, d’attaques à l’acide, de viols, de harcèlements sexuels, et de nombreuses formes d’oppression, et qui est considéré comme l’un des pays les plus dangereux au monde pour les femmes.

Mallika Taneja utilise la nudité et le corps féminin pour dénoncer le patriarcat en Inde

Mallika Taneja utilise la nudité et le corps féminin pour dénoncer le patriarcat en Inde

Un théâtre inspiré

Mallika Taneja a toujours été liée au théâtre. Ces deux parents étant des comédiens eux-mêmes, la jeune artiste a grandi en regardant des pièces de théâtre ou des répétitions ou bien simplement en écoutant son père répéter ses textes à la maison. Plus tard elle s’est liée à The Players (« Les Joueurs ») – la troupe de théâtre de l’Université de Delhi, où elle a fait ses études de littérature anglaise. Sous l’œil de son professeur de théâtre et inspirée par les travaux des icônes de la performance en Inde comme Maya Krishna Rao ou des metteurs en scène comme Anuradha Malik (toutes les deux féministes politiquement engagées), Mallika Taneja s’est lancée dans le monde du théâtre. Cependant elle tire son inspiration également en dehors du théâtre, par exemple de femmes qui mènent des luttes à travers l’Inde : comme les mères Meiti (tribu) de Manipur ou Irom Sharmila – considérées souvent comme des héroïnes dans le pays tristement célèbre pour les crimes et discriminations contre les femmes. Mallika a elle-même vécu des incidents d’attouchements dans les transports publics ou lors d’une consultation médicale et subit quotidiennement, comme toutes les femmes en Inde, des regards ou commentaires à tonalité sexuelle, souvent violents.

Affiche du projet Sex Chat Room, groupe de discussion autour du sexe et du plaisir sexuel

Affiche du projet Sex Chat Room, groupe de discussion autour du sexe et du plaisir sexuel

Un message universellement nécessaire

C’est donc dans cette dynamique de dénonciation et de revendication que Mallika Taneja tente de créer un débat autour de la condition des femmes en Inde. Et elle emmène ce débat en dehors du pays – elle a joué sa pièce Thoda Dhyan Se dans plusieurs pays d’Asie et d’Europe, y compris en France. « Cette pièce remet en question la culpabilité que l’on impose aux victimes [de harcèlement et d’abus sexuel, Ndlr] aussi bien que l’idée même que les femmes doivent être toujours prudentes. La pièce défie également le regard posé sur notre corps – habillé ou pas. » Selon Mallika, cette pièce a résonné auprès de tous les publics – peu importe le pays où elle a été jouée, car le problème de la culpabilisation des femmes victimes et de la responsabilité de leur propre sécurité qu’elles doivent porter est, à un certain degré, partout commun. Et le besoin de sensibilisation sur les questions autour du genre et de la sexualité existe dans le monde entier.

La nudité comme forme de protestation

C’est curieusement en France que la performance Thoda Dhyan Se s’est avérée difficile ; les adolescents dans le public riaient sans cesse pendant les longues minutes où Mallika se tenait debout et nue sur la scène. Effectivement, la perception de la nudité en tant que forme de protestation, déclenche souvent un malaise ou est considérée comme ridicule, provoquante, ou simplement non nécessaire. Ainsi on peut lire de vives critiques à l’encontre des mouvements tels que Femen ou Pussy Riots, qui, dans la plupart des cas, se focalisent sur la forme de protestation plutôt que sur le fond des causes défendues.

Selon Mallika, cette critique même de l’utilisation de la nudité en tant que forme de protestation est une attitude patriarcale qui, d’ailleurs, ne vient pas uniquement des hommes. « Nous vivons dans un monde rempli de violence (…) Notre corps – vêtu ou nu – est l’outil de protestation le plus puissant que nous possédons. »

Se réapproprier l’espace public

C’est cette même idée qui a mené Mallika vers le projet « Women Walk at Midnight » (« Les Femmes marchent à minuit ») dans le cadre duquel, depuis trois ans, des groupes de femmes se réunissent une fois par mois dans différents quartiers de Delhi pour y marcher pendant plusieurs heures. « Nous voulons comprendre plus en profondeur cette ville, ses rues, sa vie nocturne. Nous voulons comprendre la signification d’un corps féminin qui y prend de la place. » Les marches de minuit organisées par Mallika sont ouvertes à toutes les femmes et on peut s’y joindre par le biais des pages évènements Facebook.

L’une de ces marches a retracé le chemin pris par la victime décédée suite au viol collectif extrêmement violent qui a eu lieu en 2012. Ce cas de viol a fait la une en Inde pendant plusieurs semaines, a choqué le monde entier et a déclenché des vagues de protestation contre la violence à l’encontre des femmes. « Pour moi, ces marches, sont surtout de nature performative – c’est un spectacle pour ceux qui nous regardent marcher la nuit : les chauffeurs de rickshaws et de voitures qui passent devant nous à toute vitesse, les policiers – tous choqués par la présence de femmes dans l’espace publique pendant la nuit (…) Women Walk at Midnight est un espace d’introspection, de solidarité mais aussi une opportunité de faire l’expérience de la ville la nuit. Plus grand est le groupe, plus facile il est de marcher la nuit mais nous espérons qu’à travers nos marches régulières, Delhi va un jour devenir une ville sans danger pour une femme seule qui pourra aller où elle veut et quand elle veut. »

Renoncer à la part de patriarcat qui est en nous

Si les marches de minuit ont pour but de redonner la liberté aux femmes d’occuper l’espace publique, le projet « Sex Chat Room », lancé cette année par Mallika, encourage les femmes à se redonner à elles-mêmes l’autorisation de parler ouvertement du plaisir et du désir sexuel. Dans un espace privé, les femmes se rencontrent pour parler du sexe avec une approche positive et sans tabou. « La liberté sexuelle est un élément important de l’émancipation et bien que nous réclamions la liberté à la société, nous oublions souvent de la réclamer à nous-mêmes. Nous sommes tous les produits du patriarcat et nous le portons en nous d’une manière ou d’une autre. »

Les discussions de la Sex Chat Room permettent aussi aux participantes de réinterroger la notion de consentement – un processus de prise de conscience pour permettre aux femmes de devenir les pleins sujets de leur sexualité. Car si les violences sexuelles semblent faciles à définir, la notion de consentement reste vague (à part la Suède qui a récemment introduit un consentement verbal obligatoire – une solution qui fait néanmoins polémique). Cette question du consentement est beaucoup plus débattue depuis le mouvement #MeToo et elle fait aussi l’objet de la pièce la plus récente de Mallika, Allegedly (« Prétendument »), dans laquelle la comédienne creuse l’idée du consentement dans le contexte plus large du système judiciaire indien. Le spectacle est conçu comme un procès simulé basé sur des incidents vécus par Mallika elle-même. « Allegedly scrute les zones grises du consentement mais aussi la loi, les questions de la mémoire, de la vérité et de la sémantique autour de cette notion, en exposant les contradictions profondes qui existent en nous. » Le public, qui est assis en cercle autour des comédiennes, est appelé à prendre une part active dans le déroulement de la pièce et prononcer des jugements en brandissant des pancartes « oui » ou « non » lorsque la pièce soulève des questions difficiles de choix personnels et de préjugés profondément ancrés. « Nous sommes tous concernés, nous y pataugeons tous. En tant qu’artiste je veux rester honnête sur le fait que je n’ai pas de réponses mais seulement un tas de questions. »

L’art : « allié nécessaire de la lutte pour la justice, l’égalité et la liberté »

Les problématiques urgentes auxquelles les femmes en Inde et dans le monde font face exigent des changements politiques, juridiques, économiques et culturels éclairés. Quel rôle l’art peut-il jouer dans cette transformation ? Essayer de faire évoluer, à travers l’art, les mentalités et la représentation de la femme dans un pays de près d’un milliard et demi d’habitants où les femmes subissent particulièrement la violence, paraîtrait d’un optimisme attendrissant. Mais Mallika n’en attend pas tant : « Je n’espère pas avoir un impact. Je crois qu’il est quasiment impossible de mesurer l’impact que l’art peut avoir. Je peux seulement espérer déclencher le débat. L’art est un allié nécessaire de la lutte pour la justice, l’égalité et la liberté. La politique vise des ensembles de gens en essayant de les mettre sous un dénominateur commun. L’art, au contraire, s’intéresse au détail, à ce qui est personnel, individuel. L’art parle à chacun individuellement (…) Après l’une de mes performances une femme m’a écrit. Elle m’a raconté sa propre histoire d’abus sexuel et à quel point elle avait été culpabilisée. Et elle m’a dit qu’après un temps très long elle s’est rendue compte que ce n’était pas sa faute. »

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