A Jodhpur, un artisanat digne des rois

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December 1, 2015

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Indes

Novembre-Décembre 2015

De la musique folklorique, des marionnettes en bois qui dansent, des miniatures et sculptures intrigantes, une odeur de cuir dans l’air, tous nos sens sont en éveil… Promenade à Jodhpur (à l’ouest du Rajasthan) pour découvrir les mille et une facettes de son artisanat.

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Jodhpur, c’est la ville bleue, telle que les articles et les brochures de tourisme la décrivent. C’est aussi une étape majeure de tout voyage au Rajasthan pour se plonger pleinement dans la grandeur des Rajputs et de leurs forts. Si ces princes passaient la plupart de leur temps à faire la guerre pour protéger leur territoire, ils étaient aussi de fins mécènes contribuant à la richesse artistique et artisanale de la région.

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Et quel meilleur endroit pour s’initier à l’artisanat régional que leur lieu de résidence, le fort de Jodhpur, Mehrangarh ? L’imposant édifice domine la ville et offre une vue panoramique sur la région ; d’en haut, on aperçoit des dégradés de bleus se dessinant sur les toits et les murs des bâtiments. La raison exacte de l’usage de cette couleur est encore inconnue, certains disent que c’est pour éloigner les moustiques et termites ; d’autres l’associent à la caste des brahmanes (caste des prêtres selon les hindous), d’autres encore affirment qu’il s’agit d’une mode qui s’est élargie à toute la ville… Bref quelle qu’en soit la raison la vue est superbe et les photos « rafraîchissantes ».

Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, le fort est plutôt bien organisé et équipé pour accueillir les touristes – des guides électroniques et audio, des brochures et un plan détaillé. A l’intérieur vous pourrez également trouver un musée, une cafétéria ainsi que des boutiques vendant de l’artisanat local. Tout au long de la promenade nous découvrons ainsi les différentes formes d’art de la région.

A peine entrés, une musique entraînante surgit de loin. Nous suivons le rythme… Dans un coin d’ombre, des musiciens avec de gros turbans colorés, assis à même le sol, s’affairent du bout des doigts sur des instruments qui nous sont inconnus. Le décor est parfait, la musique enivrante, nous sommes transportés quelques siècles en arrière.

Musique folklorique
La musique folklorique et dévotionnelle du Rajasthan est pratiquée par des castes de musiciens nomades. « A Jodhpur, ce sont les Langas, des nomades qui se sont installés dans la ville pour pratiquer le commerce des chameaux et des épices », explique Vijay, un habitant de Jodhpur. Bavard, il doit avoir l’habitude des touristes puisqu’il parle même le français. Les musiques mêlent répertoires classique et populaire. Parmi les principaux instruments de musique on trouve le sarangi (une vièle à archet), le satârâ (double flûte à bois), la murali (flûte traversière), le dolhak (petit tambourin), la moorchang (guitare en métal), le dhol (tambour).

« Les chants varient en fonction des régions du Rajasthan, ils narrent les histoires des souverains d’antan et des dieux. Pour faire connaître la musique folklorique du Rajasthan dans le monde, le gouvernement a lancé le festival international de la musique folklorique rajasthanie à Jodhpur », poursuit Vijay. Pendant ce festival, des musiciens de toute la région se produisent avec d’autres musiciens folkloriques venus des quatre coins du monde. Les concerts prennent place dans les jardins du fort de Mehrangarh. C’est en effet ici que les musiciens ont connu leur âge d’or, à l’époque où les souverains de la région faisaient appel à eux pour animer leurs fêtes.

Nous poursuivons notre chemin. Sous un arbre, une femme d’une quarantaine d’années manipule des marionnettes en bois en chantant. Son sari multicolore traîne sur le sol sablonneux ; son visage ridé et tanné par le soleil nous accueille avec un large sourire. « Nous fabriquons ces marionnettes en bois depuis des générations, et ce de façon traditionnelle. Leur confection peut parfois prendre plusieurs semaines selon la qualité des matériaux choisis », explique t-elle en nous tendant une marionnette très expressive et colorée qui s’actionne par deux fils.

Les poupées en bois
Cette forme de théâtre utilisant des marionnettes en bois est appelée Kathputili, « kath » signifiant bois et « putili », une poupée sans vie. Selon certains historiens indiens, cet art ancien daterait du Ve siècle avant J-C. Les spectacles de Kathputili narraient alors la vie des rois et autres héros de la mythologie hindoue. Il y a tout juste une trentaine d’années, dans certaines zones reculées de l’Inde où l’on n’avait toujours pas accès à la télévision, le spectacle de marionnettes représentait aussi un divertissement très populaire pendant lequel les villageois exprimaient leurs problèmes.

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La femme au sari coloré s’empare de deux marionnettes, une dans chaque main, et actionne les fils comme par enchantement. Si pour tout touriste, cet art exotique impressionne, en Inde il n’est plus guère apprécié, pour ne pas dire qu’il est tombé en désuétude face au développement technologique (internet, télévision etc.). « Cet art était autrefois un divertissement royal, désormais nous ne nous produisons plus vraiment, sauf pour les touristes dans des hôtels. De même, avec le développement d’un tourisme de masse, l’industrie supplante l’artisanat et les marionnettes fabriquées industriellement ont inondé le marché. Il est désormais difficile de convaincre le touriste de la qualité de nos marionnettes », se plaint l’artiste de Kathputili.

Pour fabriquer les marionnettes, les artisans utilisent du tek. Ce bois était importé d’autres Etats de l’Inde. L’art de la sculpture sur bois se retrouve également dans les portes, les fenêtres ou les balcons qui composent le fort ; on y incrustait notamment du santal, du bois de rose ou de l’ivoire. Les sculpteurs réalisaient aussi des pida (sièges bas), des pieds de lit ou des coffres dont certains sont conservés dans le musée.

Des textiles riches et colorés
Le sari multicolore avec ses morceaux de miroirs (shish) tressés sur le tissu, nous pique encore les yeux alors que nous reprenons notre chemin. Et puisque l’on parle de textile, voilà un autre art de la région, réputée notamment pour ses imprimés. Les techniques et les motifs utilisés au Rajasthan sont très divers et riches. Pour les couleurs, le choix est certainement là ; une chose est sûre, au Rajasthan, les couleurs sombres sont bannies ! La majorité des textiles utilisent des couleurs synthétiques mais de plus en plus d’artistes reviennent aux sources en utilisant des pigments naturels.

L’art du textile au Rajasthan date d’avant J-C, époque à laquelle on pratiquait déjà la teinture par ligature (tie-and-dye) grâce aux eaux riches en sel des rivières de la région. La teinture par ligature consiste à faire des noeux dans un tissu avant de le plonger dans différents bains de couleur. « A Jodhpur la technique du bandhani est très célèbre ; l’artiste produit des motifs de petits cercles blancs qui se détachent sur un fond coloré. La technique du lahariya offre quant à elle un motif de rayures ou de carreaux toujours sur fond coloré », explique Rajini Sharma, directrice de Azuri, une entreprise de textile basée à Delhi. « Les tissus bandhana ou lahariya servent à confectionner des vêtements féminins comme le sari ou les shalwar kameez (tunique et pantalon bouffant), mais également des étoles, des turbans, des sacs, du linge de maison etc. La technique est unique à la région et est largement utilisée par les designers de mode indiens et étrangers », ajoute t-elle.

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L’impression sur tissu au bloc de bois est une autre technique bien connue au Rajasthan. Les designs sont multiples et les blocs sont gravés à la main par les artistes-imprimeurs communément appelés les chiipa. Les blocs sont ensuite plongés dans les couleurs avant d’être imprimés sur le tissu. « Toutes les formes sont uniques. Les impressions sont généralement géométriques avec des points, des carrés et des cercles dans des couleurs verte, rouge, jaune et bleue. Parmi les motifs, on retrouve des oiseaux, des fleurs, des feuilles et des femmes qui dansent », détaille Rajini Sharma. Les foyers du Rajasthan les plus réputés pour la beauté de leurs impressions sont Jodhpur, Jaisalmer et Jaipur.

Des objets d’art
Après une promenade d’une heure – pendant laquelle nous avons même la chance d’entrevoir une cérémonie religieuse organisée par des membres de la famille royale qui possède toujours le fort – nous arrivons au musée qui renferme les trésors des Rajputs. Notamment de nombreux tapis et des objets en métal. Les tapis fabriqués au Rajasthan sont facilement reconnaissables ; appelés dhurri, ils sont fabriqués avec du coton et se composent de motifs géométriques. Ils arborent généralement des couleurs pastel (même si certains villages autour de Jodhpur proposent aussi des tapis aux couleurs vives). Ils sont tissés sur des métiers horizontaux par des familles de villageois dans la région de Jodhpur.

L’art du métal (cuivre, bronze et laiton) s’est développé dès l’époque de la civilisation de l’Indus grâce aux importants gisements de cuivre, d’étain et de zinc que recelaient les monts Aravalli dans la région. Les rois rajputs dépensaient aussi des fortunes pour fabriquer les armements : épées serties, armures, etc.

Parmi les objets en métal de la vie quotidienne exposés dans le musée, on trouve de grands coffrets, des casse-noix, des hookas (pipes à eau) et des lampes gravées (avec des motifs d’animaux comme le paon, des fleurs ou des représentations religieuses). Le métal est également utilisé pour la confection de bijoux. Il est vrai que les femmes ici les apprécient tout particulièrement : bracelets, bagues, bijoux de nez, bagues de pied, bracelets de cheville, pendentifs portés sur le front… la panoplie est complète !

En observant les tableaux qui ornent les murs du musée, nous découvrons un autre art spécifique à la région, les peintures miniatures. De nombreux artistes continuent de perpétuer la tradition mais attention à ne pas acheter de fausses miniatures (reproduites par des machines) que l’on trouve largement sur les marchés. A environ 300 km de Jodhpur, la ville d’Udaipur, toujours au Rajasthan, est tout particulièrement connue pour l’art des miniatures.

A la sortie du musée, dans les boutiques artisanales, une odeur de cuir emplit les lieux. Jodhpur est l’endroit idéal pour s’acheter un sac ou des sandales en cuir. Si le travail sur cuir laisse à désirer quant à la qualité et la longévité des produits artisanaux, l’industrie est plutôt bien développée et les artisans exportent le cuir brut de Jodhpur à de grandes marques à l’étranger.

En route vers la sortie, nous faisons une pause dans un coin d’ombre contre les hautes murailles du fort ; le soleil tape fort. La musique nous revient, le décor s’illumine de nouveau et se pare de mille couleurs, les mouvements s’accélèrent. Les yeux brillent et les lèvres esquissent un sourire… un seul mot nous vient à l’esprit pour décrire l’art de Jodhpur : la joie.

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