L’éducation, pour donner un avenir digne aux enfants

Dossier

September 17, 2016

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Indes

septembre-octobre 2016



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RANI PATEL, Fondatrice et présidente de l’ONG Aarohan

Depuis 2004, l’Organisation Non Gouvernementale (ONG) Aarohan, (« s’élever » en hindi) a aidé des centaines d’enfants des rues ou simplement livrés à eux-mêmes avec des parents absents, à se bâtir un nouvel avenir, à travers l’éducation et l’acquisition de compétences concrètes : informatique, couture, métiers artistiques … Rencontre avec Rani Patel, fondatrice et présidente de cette structure unique, avec ses salles de classes chaleureuses, disséminées à quelques rues de distance dans un quartier populaire, Malviya Nagar, au Sud de New Delhi, la capitale indienne.

 

 

Comment a démarré l’aventure d’Aarohan ? Comment a démarré l’aventure d’Aarohan ?

Nous avons commencé en 2004 et il n’y avait pas à l’époque la loi sur le Droit à l’éducation, qui est entrée en vigueur en 2009. Nous avions constaté que de nombreux enfants de travailleurs migrants du quartier passaient leur temps dans la rue ou étaient même impliqués dans des activités criminelles. J’ai été moi-même directement concernée par un incident. Les rétroviseurs de ma voiture ont été volés par l’un de ces enfants du quartier, Vishnu, âgé de sept ans. Une fois réparés, tous les deux jours environ, ils disparaissaient à nouveau de ma voiture.

Mes voisins ont commencé à frapper Vishnu. Mon mari est intervenu et a dit qu’au lieu de le frapper, il fallait lui demander les raisons de son acte. Nous nous sommes rendu compte que de nombreux enfants comme lui n’avaient pas de moyens de subsistance, quand leurs parents allaient au travail et ces jeunes en étaient réduits à pratiquer des petits boulots, comme la vente de fleurs. Mais dans la rue, ils étaient vulnérables et risquaient de mal tourner.

Nous avons donc commencé au sein d’Aarohan, avec une équipe d’amis, à nous rendre dans les bidonvilles alentours pour sensibiliser les parents à la situation de leurs enfants. Ils étaient souvent indifférents à leur l’éducation, faute de temps ou de connaissances. Ils venaient souvent d’autres Etats indiens pour trouver du travail à New Delhi, des petits boulots de saisonniers, comme la vente de légumes, ou encore des travaux manuels contractuels. Quand ils ne trouvaient pas d’emploi, ils retournaient parfois dans leur village d’origine pour un certain temps. Il fallait donc aussi essayer de trouver du travail aux parents, en les aidant par exemple à créer des petites entreprises.

Nous avons ensuite donné des cours à six ou sept enfants dans un campement voisin, où nous avons maintenant une infirmerie. En seulement un mois, nous avons obtenu que 20% des enfants aillent à l’école. Nous avons alors séparé les enfants en fonction de leur âge et entrepris de les préparer à intégrer ensuite le système scolaire. Cela a été le cas pour 40 élèves. Mais au bout d’un mois, nous avons constaté que seuls quatre à cinq élèves suivaient les cours. Ils avaient chacun leurs propres problèmes et nous nous sommes donnés pour mission de comprendre et de trouver une solution à ces problèmes, liés par exemple à une situation familiale particulière, comme un père qui boit.

Quelle est la priorité pour vous à Aarohan ? 

Quand j’ai commencé ce travail, j’ai réfléchi au meilleur moyen d’aider ces enfants : de la formation professionnelle, à un travail spécifique avec les filles, ou sur les problèmes de santé. Mais j’ai découvert que l’essentiel était l’éducation. Notre objectif principal est donc d’éduquer les enfants. C’est la clé de la lutte contre la pauvreté, en commençant par l’alphabétisation. Il y a un énorme fossé dans le système éducatif entre les privilégiés et les défavorisés en Inde, ce qui est ma grande préoccupation. Cet écart ne s’est pas comblé, loin de là, et cela rend le système inefficace. Le problème est que les franges les plus privilégiées de la population, qui parfois dépensent de fortes sommes pour des choses futiles, ne sont pas assez sensibles à ces enjeux. Il est difficile parmi elles de trouver des volontaires pour venir aider ou soutenir un enfant, même en offrant un repas. Ce n’est d’ailleurs pas forcément uniquement leur faute: dans notre système d’éducation ou au travail, ce genre de sensibilité n’est pas encore très développée.

Nous avons donc agi pour développer cette prise en compte chez les plus favorisés. Etant moi-même d’une classe privilégiée et issue d’une famille très instruite, j’ai découvert que c’était essentiel. Nous avons par exemple commencé à travailler avec des écoles de commerce et d’autres instituts prestigieux de formation. Nous prenons certains de leurs étudiants comme stagiaires bénévoles et nous les orientons pour qu’ils prennent conscience des enjeux, du contexte socio-économique précaire de ces enfants mais aussi de leur grand potentiel humain. J’avais en effet remarqué, à de nombreuses reprises, que ces grandes écoles ne savaient pas comment répondre à nos demandes et comment les satisfaire.

Quels sont les défis liés à la scolarisation des enfants dont l’ONG s’occupe ?

En Inde, les enfants défavorisés vont dans les écoles publiques. Cette infrastructure publique a de merveilleuses ressources potentielles, avec beaucoup de professeurs qualifiés. Mais parce que les élèves sont souvent issus d’un milieu économique très défavorisé, avec des parents parfois illettrés, cela rend le travail des professeurs très délicat. L’écart entre ces enseignants et ces élèves et leurs milieux d’origine respectifs est immense.

Nous travaillons en lien avec les écoles pour identifier les problèmes de ces enfants en dehors du système scolaire et veiller à motiver les enseignants face à la tâche énorme à accomplir. Il s’agit de former l’enfant mais aussi de veiller à son développement, en identifiant et en comprenant ses difficultés structurelles. Certaines familles sont si pauvres que les enfants qui viennent en classe ne font même pas deux repas par jour.

Comment s’assurer que les enfants suivent un cursus scolaire complet ? 

Dans le cadre de notre Projet Asha, nous aidons les enfants à s’inscrire à l’école et les suivons ensuite à Aarohan avec des cours de rattrapage et de mise à niveau. Le problème est que vers l’âge de 11 ou 12 ans, ils ont tendance à décrocher scolairement. Les cours de rattrapage ne résolvent pas tout. Les parents de ces enfants ont souvent commencé à travailler très tôt, dans des métiers parfois très éprouvants physiquement, et quand ils atteignent l’âge de 35 ou 40 ans, ils souffrent parfois déjà de maladies. De plus, la plupart de ces enfants ne disposent pas de leurs deux parents et certains élèves sont orphelins. Ils sont dès lors fréquemment obligés de gagner leur vie très tôt.

Comme ces enfants ont souvent des compétences naturelles, ou acquises dans leurs petits boulots, notamment en matière d’artisanat, de danse ou de dessin, nous travaillons à faire ressortir ce potentiel et les aidons à avoir une pratique structurée en la matière. Nous avons des histoires merveilleuses à ce sujet. Un de nos enfants, Mufeed, a ainsi continué son chemin avec nous et est devenu un merveilleux photographe et un très bon professeur d’informatique. Il est si bon que je suis devenue « égoïste » et l’ai gardé avec nous. Maintenant, il enseigne ici et envisage aussi de suivre des cours de photographie.

Quelles sont les étapes suivantes, quand les enfants grandissent ? 

A partir de 12-13 ans, nous commençons aussi à leur donner des cours d’informatique et de langue anglaise. Nous prévoyons désormais même de leur faire suivre quelques cours de langue étrangère, comme le français. Tout cela aide ensuite les enfants à gagner leur vie et à développer leur personnalité. Nous avons aussi noué des liens avec des agences de placements et avec certaines entreprises, où ils peuvent trouver du travail. Vous seriez surpris de savoir que certains de ceux passés par Aarohan gagnent maintenant plus de 20 000/25 000 roupies (NDLR : environ 300 à 370 euros, un correct salaire pour l’Inde) par mois.

Pour maintenir la qualité des cours, nous recherchons toujours des enseignants. Nous sommes dans un processus d’embauche qui dépend aussi de nos capacités de financement. Nous ne pouvons pas faire de compromis sur la qualité des enseignements. C’est le seul moyen pour que ce savoir ce propage avec succès à d’autres. Les résultats sont là. L’année prochaine, un des jeunes passé par chez nous devrait décrocher son diplôme d’ingénieur. Un autre travaille déjà actuellement chez IBM, pour un salaire mensuel de 40 000 roupies (environ 600 euros).

Avez-vous un système d’entraide et d’apprentissage entre anciens d’Aarohan ? 

Oui, nous avons un tel système. Mais les jeunes qui travaillent déjà pour une entreprise sont souvent très occupés. Sur une base mensuelle ou trimestrielle, ils viennent cependant rencontrer les enfants, au mieux de leurs disponibilités.

Quelles sont les cas de violences faites aux enfants que vous avez rencontrés? 

J’ai en rencontré plus d’un et ce n’est pas toujours facile de lutter contre ce fléau. Il y a quelques années par exemple, une jeune fille qui vivait dans un camp a été violée par un voisin et les parents n’ont pas porté plainte à la police. J’ai insisté pour qu’ils le fassent, en leur disant que j’allais les soutenir. Ils ont refusé. Quand ils sont revenus me voir, le voisin leur avait donné 5000 roupies (environ 70 euros) pour tout « dédommagement ». Plusieurs années plus tard, j’y suis retournée et ai appris que la fille avait été mariée.

Nous avons aussi rencontré de nombreux cas de filles qui ont fui leur maison, parce qu’elles y étaient maltraitées ou parce que leurs parents, peu ou pas éduqués, se souciaient trop peu de leur sort. Voilà pourquoi nous sommes avant tout préoccupés par l’éducation et par le placement professionnel des enfants, pour leur permettre de gagner leur vie de manière indépendante et avec dignité.

 

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