Ma journée de, figurante à Bollywood

Dossier

May 2, 2016

/ By / New Delhi

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A gauche : la scène de tournage représentant un aéroport ; A droite : Ramesh, qui rêve de devenir acteur, pose avec les autres figurants européens.

Qui n’a jamais rêvé de figurer dans un film Bollywood ? Au coeur du chaos, des installations impressionnantes et des techniciens affairés, notre reporter partage son expérience pour le moins unique.

Une jolie hôtesse de l’air explique mécaniquement à un client, visiblement excédé, que le siège qu’il demande n’est plus disponible. Le jeune homme, hors de lui, jette son sac au sol et quitte la file d’attente de l’aéroport, sous le regard médusé des autres passagers.

Rien de bien exceptionnel, si ce n’est que cette scène se déroule dans un hall d’aéroport monté de toutes pièces, au coeur d’une Université, vide pour la nuit. La scène est entourée d’un méli-mélo de câbles électriques, de puissants projecteurs et de techniciens affairés. Les protagonistes sont des acteurs qui parlent en hindi…Bienvenue à Bollywood, l’usine cinématographique indienne du rêve.

« You want to play in a Bollywood movie? »

L’histoire remonte à la veille. « You want to play in a Bollywood movie? »A peine entrée au Léopold Café, sur l’avenue principale de Colaba, un quartier chic et touristique du sud de Bombay, un serveur me propose un rôle à Bollywood : « Yes, yes. Of course Bollywood ! ». Et bien oui, d’accord. Évidemment.

Tout le monde connaît désormais Bollywood. Ce cinéma indien prolifique aux couleurs chatoyantes, aux chansons et chorégraphies endiablées et aux scenarios pour le moins extravagants.

Son nom vient de la contraction du mot Bombay (aujourd’hui Mumbai) capitale du cinéma indien, et d’Hollywood, autre « Mecque » du 7ème art. A l’image de la ville, Bollywood obéit à son propre code : ces oeuvres « fleuves », ces histoires d’amour impossibles offrent du rêve, de la démesure et de la passion à un public avide d’évasion, qui voue un véritable culte à ses stars, parfois même considérées comme des demi-dieux vivants.

Le lendemain, en fin d’après-midi, me voilà assise dans un taxi noir et jaune en compagnie d’un jeune Indien, Ramesh, et d’un Australien, Ethan, eux-aussi figurants. Deux heures et demie de trajet dans les embouteillages colossaux, le long de la mer, des bidonvilles, des villas et des immeubles à perte de vue, nous permettent de faire connaissance.

« Bombay donne une chance à chacun », explique Ramesh qui rêve de passer de l’autre côté, sortir de cette foule bigarrée et anonyme que nous croisons, pour rejoindre la poignée des superstars dont les visages s’alignent sur les panneaux publicitaires et entrer dans leurs somptueuses villas, au sommet de la ville.

Un rôle de composition

Les photos méticuleusement archivées dans son téléphone portable nous font découvrir ses différents rôles au milieu d’autres figurants, souvent européens. Persuadé de ressembler à son idole, Salman Khan, et malgré un seul petit rôle parlé comme livreur de lait, Ramesh est sincèrement convaincu qu’un jour, au détour d’un casting, il sera repéré par un réalisateur… Pourquoi pas ce soir, d’ailleurs ?

Pour l’instant, nous ne savons toujours pas pour quel film nous avons été choisis. « C’est toujours comme ça » poursuit Ramesh, « c’est la surprise àl’arrivée. » Au milieu des klaxons, des cris et des scooters qui pétaradent, la pression monte aussi pour Ethan. Installé depuis deux ans dans la trépidante mégalopole, il rêve de rejoindre le groupe très fermé des Occidentaux qui ont percé à Bollywood. Outre des cours d’hindi, il a suivi l’enseignement intensif de la célèbre école de l’acteur Anupam Kher : préparation physique, danse, chant, comédie… Car si tout paraît s’enchaîner naturellement dans un film, les acteurs de Bollywood sont en réalité des interprètes incroyablement polyvalents, assurément ancrés dans l’action. « Souplesse, endurance et intensité », c’est la devise d’Ethan, qui pense avoir percé le secret des acteurs les plus talentueux.

Au bout de la grande banlieue de la ville, à la fin d’une route défoncée, les grilles d’une Université sont encore ouvertes et on nous laisse pénétrer dans un décor incroyable. Comptoirs d’enregistrement, chariots à bagages, salles d’attente, panneaux indicatifs, hôtesses de l’air, bagages et passagers … C’est assez bluffant ! Mais l’agitation alentours et les cris de l’assistant réalisateur nous ramènent vite à la réalité : nous sommes en retard, le tournage a commencé, il faut se précipiter au maquillage. Faut-il le préciser ? Ethan et moi serons donc les voyageurs étrangers, les touristes, pendant tout le tournage…Un vrai rôle de composition !

Dans un dédale de couloirs, on nous conduit aux loges…Un bureau reconverti qui a le mérite d’avoir l’air conditionné. Ici, pas de manières : une chaise en plastique, la tête en arrière et le maquilleur commence son travail sous la lumière crue des néons. Une seule éponge sert à appliquer une multitude de poudres blanchissantes, un peu de noir sur les yeux, un rouge à lèvres très appuyé…Le résultat est plutôt surprenant. Pas le temps de protester, le costumier m’entraîne dans une pièce adjacente, dont le sol est jonché de vêtements. Il veut me faire enfiler une robe de soirée très courte ou un short en jean particulièrement sale… Cette fois, je lui explique que ce n’est pas crédible car les Occidentaux voyagent en pantalon… Un petit mensonge pour combattre les clichés et surtout me protéger des moustiques qui sont particulièrement virulents en cette saison. Le costumier, vexé, me reconduit sans un mot sur la scène du tournage.

Effervescence générale

Sous les ordres de l’assistant metteur en scène, je me retrouve flanquée d’une grosse valise, au milieu d’une file d’attente constituée d’autres figurants, non loin de l’espace dévolu à l’acteur principal. « Tu attends dans la file et tu es fatiguée car tu viens de loin… », voilà pour les indications scéniques ! Déjà, la star arrive : un jeune homme plutôt petit et très musclé, à l’image de toutes les vedettes masculines de Bollywood, à commencer par le maître incontesté Shahrukh Khan, alias « King Khan ».

Vêtu d’un jean, d’un t-shirt blanc et d’un blouson en cuir noir, il transpire déjà à grosses gouttes, malgré les efforts du maquilleur qui essaie tant bien que mal de lui éponger le front et même le torse. Le metteur en scène a pris place derrière l’écran de contrôle, entouré d’une myriade d’assistants ; le perchiste tient en équilibre sur un tabouret ; l’ingénieur du son a mis son casque, les éclairagistes font contrepoids, pour que les projecteurs ne tombent pas ; le photographe de plateau mitraille la scène, tandis que les cameramen, entourés d’un groupe tout aussi fourni d’assistants, effectuent les derniers réglages.

« Silence », hurle le metteur en scène, visiblement stressé. Le plateau est muet mais les bruits de la rue sont assourdissants : klaxons, cris, vacarme de moteurs. Qu’à cela ne tienne :« Action ! »

Un tournage ‘Freestyle Masala’

Expressions faciales exubérantes, sourcils agités, gestes d’une ampleur inédite… Le jeune acteur principal joue de façon quelque peu excessive mais cela plaît ! Si ce n’est que la scène est rejouée une bonne vingtaine de fois, pour permettre des prises de vue sous tous les angles.

Les prises s’enchaînent au rythme du « clap » du réalisateur, quand, d’un coup, BING ! un projecteur vient littéralement d’exploser ! Épaisse fumée âcre, débris de verre… Début de panique dans la foule présente sur le plateau et copieuse dispute entre l’équipe du tournage et des techniciens décontenancés. Beaucoup d’appareils – caméras, moniteurs de contrôle, systèmes électroniques… – sont en effet importés et les agences de location de matériel engagent des employés pour les surveiller. Ces derniers, qui devaient être quelque peu assoupis, arrivent en courant. Finalement, rien de grave, si ce n’est qu’il faut rester dehors un bon quart d’heure, pour permettre à la fumée de se dissiper.

Il est déjà plus de minuit et la bonne surprise vient du régisseur et de son équipe, qui invitent les figurants à se restaurer. Dans une ambiance de cantine militaire, les figurants, tous inscrits dans des agences de casting, parlent entre eux, tandis que de nombreux techniciens profitent de ce répit pour se reposer, affalés à même le sol. Toutes les scènes de l’aéroport doivent être filmées dans la nuit car les locaux ne sont loués que pour quelques heures et les décors ont été installés dans la journée. Certains membres de l’équipe travaillent déjà depuis plus de 24 heures.

Avec une industrie aussi prolifique, près de 2500 films réalisés par an, et des budgets souvent limités, on imagine les cadences effrénées. Certains figurants sont pour ainsi dire des professionnels, se déplaçant d’un plateau à l’autre quotidiennement. Résultat : personne autour de moi n’a la moindre idée du scénario, encore moins du titre du film pour lequel nous sommes réunis ce soir.

« Pour s’amuser et rester jeune »

Retour sur le plateau. Tout le matériel a déjà été déplacé par les dizaines d’accessoiristes qui courent dans tous les sens. « Ici, on s’organise dans la désorganisation », plaisante un sympathique cameraman. Cette fois, nous sommes dans une vaste salle d’attente, avec un bureau de renseignements dans le fond. Une bonne cinquantaine de figurants de tous âges s’installent sur les chaises ; la plupart ont changé de vêtements. Sauf moi, qui, dans la chaleur moite et humide de ce mois de mars, commence à regretter le short proposé auparavant par le costumier. Au passage de la star, je dois avoir l’air étonnée – yeux ronds, main devant la bouche –et prendre des photos avec mon portable. Pourquoi ? Joue-t-il le rôle d’une vraie star dans le film ? Mes questions restent lettre morte, l’assistant est déjà loin.

Sous la chaleur des projecteurs, les scènes s’enchaînent dans la nuit. Certains figurants dorment profondément. Bientôt la fin du tournage. Il est 3h30 du matin, l’équipe artistique a l’air ravie. Le metteur en scène vient saluer les figurants mais n’a pas le temps de répondre à mes questions. Le film sortira bientôt mais le titre n’a pas encore été trouvé.

Sur le trajet du retour, nous déposons un vieux monsieur qui continue à figurer pour s’occuper mais surtout « pour s’amuser et rester jeune ». S’il a renoncé à devenir une star, il apprécie cette activité qui vient de lui rapporter 1000 roupies (environ 13 euros) pour 9 heures de travail…

Sur la banquette arrière du taxi, Ramesh s’est endormi avec ses écouteurs dans les oreilles, bercé par une musique de film. De quoi rêve t-il ? Le taxi le ramène à la réalité dans le quartier modeste où il réside. « Bollywood, Bollywood », qui sait ? Il sera peut- être un jour une star…

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