Le secret des bhungas

Patrimoine

December 2, 2014

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Indes

Nov-Dec 2014

Le secret des bhungas

Avec leurs grands toits de chaume et leurs décors colorés, les maisons rondes de Banni (Gujarat) représentent l’un des éléments inoubliables du paysage kachchhi. Suite au terrible tremblement de terre de 2001, le « bhunga » traditionnel sut aussi prouver ses qualités architecturales et s’affirmer comme l’habitat le plus adapté à sa région aride et sujette à une forte activité sismique.

Sur les interminables plaines arides du Kachchh, les petits hameaux avec leur foisonnement de couleurs et les mille éclats de miroirs offrent un incroyable contraste avec la monotonie du paysage. La silhouette du « bhunga », la maison ronde et colorée qui fait le charme des villages kachchhis, représente un élément marquant des paysages désertiques de cette région du nord-ouest du Gujarat.

C’est suite au terrible tremblement de terre de 2001 que les architectes locaux et la communauté scientifique internationale commencèrent à porter leur attention sur cet habitat original qui venait de prouver ses capacités en termes de résistance sismique. Jusqu’alors, les constructions vernaculaires kachchhies charmaient les touristes de passage et les amoureux des techniques artisanales locales traditionnelles. En 2001, le bhunga démontra combien un habitat simple et issu des ressources locales était adapté aux conditions climatiques et géologiques de son environnement. Lorsque le séisme du 26 janvier 2001 dévasta la région, 400 000 habitats furent détruits et 20 000 vies perdues côté indien et côté pakistanais (d’après le USGS).

A Banni toutefois, dans le nord du Kachchh, nombre de bhungas survécurent à la catastrophe, et ceux qui furent endommagés contribuèrent souvent à sauver leurs habitants du désastre.

La région est fortement sensible à l’activité tectonique locale, sujette à la poussée continue de la plaque indienne contre la plaque asiatique. Les secousses sismiques qui en résultent activent régulièrement la faille intraplaque du Kachchh, provoquant de fréquents tremblements de terre de forte magnitude qui engendrent des dégâts considérables: le terrible séisme de 1819 fit apparaitre la faille en surface, créant un escarpement de 6 à 9 m de haut et 60 à 70 km de long. Ilfut nommé l’ « Allah Bund », ou « Mur de Dieu ».

 

Cuisine à l’ombre d’un bhunga ; Bhunga en cours de construction ; Portrait à Banni

Cuisine à l’ombre d’un bhunga ; Bhunga en cours de construction ; Portrait à Banni

En 2001, un séisme de magnitude 7,8 frappa le Kachchh avec une telle intensité que les secousses se firent sentir à des milliers de kilomètres. Nombre de bunghas pourtant ressortirent indemnes de la catastrophe, alors que les habitations en torchis rectangulaires et autres constructions modernes en ciment s’effondrèrent, du moins subirent des dommages structurels importants. Diverses études de terrain furent alors conduites afin d’identifier les propriétés antisismiques de l’habitat vernaculaire kachchhi.

D’après ces rapports, ce sont à la fois les qualités des matériaux et la forme du bâti qui donnent aux bhungas ses qualités structurelles.

Un bâti simple

Le bhunga est une petite construction ronde en terre crue et toit de chaume. Son diamètre intérieur ne dépasse pas six mètres et l’extension de la surface habitable s’effectue par la juxtaposition d’un autre bhunga sur la même plateforme. Il s’agit d’un bâti simple qui ne requiert pas l’intervention d’artisans spécialisés : ce sont ses propres habitants qui l’érigent, transmettant ainsi de génération en génération les techniques de construction. Un petit mois suffit à construire un bhunga. Les murs sont généralement élevés à l’aide d’adobes (briques en terre crue séchées au soleil) fabriquées sur place à partir de la terre argileuse de Banni (plusieurs techniques de construction en terre crue sont toutefois utilisées dans le Kachchh, comme la bauge ou le torchis).

On y aménage une seule entrée, une porte massive en bois sculpté. Les murs épais soutiennent une grosse poutre centrale sur laquelle repose un poteau qui soutient les chevrons placés de façon circulaire. La couverture du toit est effectuée à l’aide de rameaux de « khipado », un arbuste commun dans cette région aride. Le chaume doit être renouvelé tous les cinq ans. Il n’offre pas une bonne protection aux précipitations, mais la rareté des pluies saisonnières et la disponibilité de ce matériau justifiaient jusqu’à présent son utilisation. Aujourd’hui, le développement de l’économie et des transports permet aux habitants de Banni d’importer d’autres matériaux de construction, et la tuile remplace souvent avantageusement le chaume.

La forme circulaire du bhunga représente son atout majeur face aux secousses sismiques. Sa petite taille joue aussi en sa faveur, et en fait une construction beaucoup plus résistante que les bâtiments de plans carrés et rectangulaires, et les pièces de grandes tailles couvertes avec des portées trop importantes. Par ailleurs, les matériaux naturels employés pour la construction du bhunga lui donnent une élasticité que ne possèdent pas les bâtiments en béton et ciment. Plutôt que de résister à la secousse, le bhunga l’accompagne. Les études architecturales menées sur le bhunga ont aussi su démontrer ses qualités climatiques. Sa forme ronde ne permet aux rayons du soleil de toucher la façade qu’à un moment donné, et ce n’est qu’en une ligne verticale. Cette zone se déplace tout au long de la journée et prévient le réchauffement de la totalité de la façade, comme c’est le cas dans des constructions rectangulaires. Les murs épais de terre, la forme conique du toit et le peu d’ouvertures aident par ailleurs à la conservation de la fraicheur à l’intérieur de l’habitation. De ce fait, le bhunga représente une pièce de vie aux températures reposantes, alors que le climat aride de Banni fait facilement monter les températures jusqu’à 45 degrés en été. Aucun bâtiment en béton ne peut rivaliser avec ces propriétés.

Richesse des décors

A première vue, ce qui marque le plus cette forme architecturale unique, c’est l’extraordinaire richesse des éléments de décors intérieurs comme extérieurs. Le mur d’adobes est en effet recouvert d’une couche de torchis qui est ensuite décorée à l’aide de peinture, d’argile et de petits miroirs. Alors que les hommes se chargent de la construction du corps de l’habitation, ce sont les femmes qui oeuvrent à son embellissement. Les murs des bhungas présentent un nombre infini de techniques et de motifs ornementaux, typique de chaque communauté. Certains bhungas sont peints à l’aide de pigments argileux naturels, tandis que d’autres sont travaillés en relief à l’aide d’argile et de fragments de miroirs. Ces techniques et le vocabulaire décoratif extrêmement riche favorisent la création de murs chargés qui transforment chaque bhunga en une véritable pièce d’art.

A ces décors s’ajoutent des tissus brodés qui ornent la porte d’entrée et servent d’ameublement. Les populations de Banni et les Rabaris sont déjà connus pour leursqualités de brodeurs et la richesse de leurs costumes, parés des mêmes petits miroirs et motifs colorés. Le parallèle entre les décors architecturaux et les motifs brodés est époustouflant : à l’image du vêtement, le bhunga semble représenter le costume de la famille.

Dans les hameaux de Banni, la structure des espaces occupés est d’ailleurs représentative de l’organisation sociale. On commence tout d’abord par construire une large plateforme qui protégera les habitations des inondations lors de la mousson. Bien qu’il ne pleuve pas tous les ans près du grand « Rann » (ou marais salé du Kachchh), la région est vite inondée en cas de pluie en raison de la faible capacité d’infiltration de l’eau dans le sol argileux. La plateforme est réservée à une famille, qui prend l’initiative d’y construire un bhunga supplémentaire quand une nouvelle cellule familiale se crée. Un hameau est ainsi composé de plusieurs plateformes familiales, sans qu’il n’y ait de véritables espaces communs. Quand le nombre d’habitants devient trop important pour les ressources existantes sur place, les nouvelles familles partent créer un nouveau hameau. Banni est ainsi parsemé de petites colonies, implantées au gré des ressources en eau potable et des surfaces disponibles pour faire paitre les troupeaux. La salinité du sol et l’aridité du climat ne permettant pas l’activité agricole, les populations de Banni vivent majoritairement de l’élevage.

Sédentarisation précoce

Le mode de vie et l’héritage culturel que ces communautés partagent avec les Rabaris et les Maldharis, les nomades du Kachchh, du Sindh et du Rajasthan, parlent en faveur d’une origine commune. La sédentarisation précoce de certaines de ces communautés pastorales a cristallisé dans la région de Banni une culture haute en couleurs. Les communautés rabaries et maldharies vivaient traditionnellement d’un système itinérant d’élevage qui leur permettait de profiter des pâtures reverdies suite à la saison des pluies. Elles faisaient circuler leurs troupeaux de dromadaires, de moutons et de chèvres, et plus récemment de vaches et buffles, selon différents itinéraires entre le Sindh, le Rajasthan et le Gujarat et le Madhya Pradesh. Ils se retrouvaient dans le Kutch pendant la saison des pluies, puis faisaient paître leurs bêtes dans les champs fraichement moissonnés des régions environnantes.

 

Halte rabarie près du Rann

Halte rabarie près du Rann

Cette entente ancestrale entre agriculteurs sédentaires et éleveurs nomades permettait de nettoyer les champs après la récolte et de les fertiliser, tout en nourrissant les troupeaux. Aujourd’hui, les transformations touchant le mode de production agricole a rendu ce système caduc, obligeant les Rabaris à trouver des terres non exploitées et à se sédentariser. Nombreux sont aussi ceux qui quittent l’élevage pour trouver un emploi dans les zones industrielles du Kachchh et les centres urbains en plein essor. Bien que très peu de Rabaris continuent de vivre selon leur mode de vie traditionnel nomade, on voit parfois encore dans le Kachchh des communautés parcourir la région à la recherche de terres de pâtures, entre espaces cultivés, zones industrielles en forte expansion et voies de communication de plus en plus nombreuses (pour plus de renseignements sur les Rabaris du Kutch, vous pouvez contacter l’anthropologue Matthieu Salpeteur : matthieusalpeteur@hotmail.com).

Ces Rabaris continuent d’arborer leurs costumes traditionnels colorés et chargés de motifs brodés, semblables aux broderies et aux reliefs d’argile de Banni. A Banni, le paysage architectural a été radicalement transformé par la foule de projets de développement nationaux et internationaux qui furent mis en place depuis une vingtaine d’années. Quelques initiatives ont su mettre en valeur la richesse d’une architecture ancestrale et promouvoir ses qualités. Certaines ONG ont encouragé la construction de bhungas améliorés grâce, notamment, à des matériaux de couverture plus adaptés comme la tuile.

Il est par ailleurs encore possible de voir, à Banni et dans le sud du Kachchh, d’anciens hameaux ayant des bhungas traditionnels, ou encore de visiter des villages post-séisme reconstruits selon les techniques traditionnelles. C’est le cas notamment de Shâm-e-Sarhad où il est possible de loger dans l’un des magnifiques bhungas peints et décorés par les locaux, ou encore dans l’écomusée de Kharoi (près de Bachau) dont le village kachchhi fut édifié, selon les techniques ancestrales, par les habitants de Bhirandiyara à Banni. Ces initiatives ont permis de revaloriser un patrimoine et un savoir-faire local qui, grâce à l’intérêt croissant des locaux et des touristes, sauront, on l’espère, réaliser une transition culturelle réussie.

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