Yasuko Shimizu

Chef de mission, Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) en Inde

Dossier

July 11, 2016

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Indes

juillet-aout 2016

« Le gouvernement indien est généreux avec les réfugiés »

 

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Yasuko Shimizu, Chef de mission, Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) en Inde

Nous avons rencontré Mme Yasuko Shimizu à Delhi, au lendemain de sa prise de fonction comme Chef de mission du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés en Inde et aux Maldives. Après une thèse en Sciences Politiques, cette japonaise a commencé sa carrière à Genève au sein du UNHCR. Ses compétences l’ont amenée à travailler dans de nombreux pays dont l’Ouganda, le Yémen, l’Afghanistan et la Birmanie, des pays clés pour comprendre la réalité des réfugiés en Inde et développer son expertise. Retour sur une rencontre chaleureuse et pleine d’émotions.

Quels sont les principaux groupes de population s en exil en Inde ?

(Les commentaires chiffrés se font sur la base d’un document partagé en date du mois de mai 2016).

Tout d’abord, je dois dire que par rapport à d’autres pays, il y a peu de réfugiés ou de demandeurs d’asile en Inde : on en comptabilise officiellement 210 259. Bien que l’Inde n’ait pas signé la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés et que ce pays ne dispose pas d’une législation nationale pour les réfugiés, il est utile de rappeler que les droits fondamentaux des réfugiés et des demandeurs d’asile sont protégés par la Constitution indienne . Ces populations ont donc accès aux soins et leurs enfants peuvent aller dans les écoles publiques. Les deux principaux groupes de réfugiés, qui sont les Tibétains et les Sri Lankais, sont pris en charge directement par le gouvernement indien par le biais d’accord spécifiques.

L’UNHCR s’occupe donc principalement de personnes originaires de Birmanie (Myanmar), pour la plupart des Rohingyas (19 142 personnes enregistrées), une communauté devenue apatride et fortement persécutée ; des Afghans (14 016), de toutes confessions religieuses et dont le nombre ne cesse d’augmenter ; et de réfugiés africains dont principalement des Somaliens (686) ou des Soudanais, par exemple. Nous voyons aussi quelques Irakiens.

Auparavant très concentrées à New Delhi, ces populations ont désormais tendance à s’installer en dehors de la capitale indienne . Je pense notamment aux États du Jammu & Kashmir, de l’Haryana, du Rajasthan , ou encore à la ville de Hyderabad… Ce phénomène ne facilite pas notre travail, car nous n’avons qu’un bureau à New Delhi et une petite antenne très spécifique à Chennai. Cette dernière soutient des projets auprès des réfugiés srilankais qui vivent eux au sud de l’Inde, dans l’État du Tamil Nadu.

En l’absence de camps à proprement parler, ou de structures dédiées au logement des réfugiés en Inde, il faut tenir compte de l’entraide entre communautés.

Comment, dans ces conditions, se passe le premier contact avec l’UNHCR ?

Les gens nous connaissent principalement par le bouche-à-oreille ou par le biais de nos partenaires locaux. Pour eux, il est important d’obtenir le statut de réfugié : cela les protège d’une éventuelle déportation (ils peuvent être assimilés à des clandestins), leur offre une protection et leur ouvre des droits comme celui de l’accès aux soins et à l’école publique. Ce statut leur permet également d’obtenir, dans un délai désormais réduit, un visa de résident de longue durée en Inde, facilitant ainsi leurs démarches d’accès à un logement.

Le gouvernement indien est plutôt généreux. Même si les réfugiés ont accès aux services publics, il faut bien admettre que dans la réalité, le fait d’avoir un visa de longue durée (en d’autres termes, des papiers indiens) facilite plus les démarches d’insertion qu’en ayant une simple carte de réfugié.

À notre niveau, nous devons donc enregistrer les demandeurs d’asile et conduire des entretiens appelés Refugee Status Determination (RSD , D étermination du Statut de R éfugi és ) afin de savoir si ces personnes entrent bien dans la catégorie des réfugiés.

À ce propos, pouvez-vous nous rappeler la différence entre un réfugié et un migrant économique, par exemple ?

C’est toujours une question délicate. Dans les textes, un réfugié est une personne fuyant son pays du fait de persécutions graves par les autorités en raison de sa personnalité (ethnie, appartenance à un groupe social particulier) ou de ses convictions (religion ou opinions politiques), ou bien lorsque sa situation devient aléatoire , du fait d’événements rendant difficile le maintien de l’ordre public. Un migrant économique, lui, choisit de quitter son pays pour profiter d’opportunités plus avantageuses, sa sécurité n’étant pas en jeu.

Dans les faits, il est parfois difficile de déterminer les choses, et c’est encore plus complexe si les demandeurs d’asile se présentent sans aucun papier.

Mais il est vrai qu’il n’existe pas de critères économiques pour obtenir un statut de réfugié. De même, les niveaux éducatifs varient.

Par exemple, on peut dire que 90 % des réfugiés rohingyas arrivent ici dans un dénuement total et vivent en Inde dans une extrême pauvreté. C’est un peu différent pour les Afghans qui, pour certains, reçoivent encore des revenus, ont des économies ou bien sont tout de suite pris en charge par leur communauté. Je pense aux Afghans de confession sikhe ou hindoue. Je pense aussi au cas d’un jeune Afghan venu faire ses études dans une université à New Delhi et qui a ensuite demandé une protection pour pouvoir rester en Inde.

L’UNHCR détermine donc le statut de réfugié. Ces populations semblent ensuite un peu seules dans leur vie quotidienne , dans ce nouveau pays d’accueil. Que pouvez-vous faire pour les orienter, les aider ?

La réalité en Inde est dure. Certains réfugiés nous disent qu’ils ne mangent qu’une seule fois par jour. Nous estimons qu’un quart d’entre eux ont une petite activité informelle qui leur permet de gagner un peu d’argent. Soulignons quand même que pour les Indiens eux-mêmes, la vie est parfois extrêmement difficile. Nous essayons d’informer les réfugiés de leurs droits et de les soutenir dans leurs démarches concernant la famille, la santé, le logement, l’éducation, la sécurité. Nous apportons parfois une aide matérielle mais elle est limitée.

C’est grâce à l’aide de nos partenaires que nous menons un grand nombre de projets dans ce sens. Nous travaillons par exemple avec ACCESS Development Services, un organisme de développement local et de microfinance. Ce partenariat a donné lieu à une belle histoire pour un groupe de femmes afghanes qui ont été formées de manière professionnelle à la cuisine , puis aidées dans la mise en œuvre d’un service de préparation et de livraison de repas à domicile appelé ILHAM. Leur petite entreprise marche bien, l’Ambassade des États-Unis leur a même passé une commande.

Nous travaillons aussi en étroite collaboration avec BOSCO, une O rganisation Non-Gouvernementale(ONG) qui facilite les démarches de santé ou d’éducation des réfugiés auprès des autorités indiennes. L’association propose aussi des cours de soutien scolaire, des cours de langue, des activités entre jeunes et des cellules de soutien psychologique. Un programme de prévention contre les violences sexuelles (SGBV en anglais) , à l’encontre des réfugiées et principalement des enfants , a été mis en place auprès des Rohingyas qui vivent à New Delhi.

Nous explorons toutes les possibilités. Récemment, nous avons mis en place des cours de yoga pour former des professeurs. Cette formation a un impact très positif car non seulement elle permet d’accéder à un vrai métier, mais elle redonne aussi confiance aux stagiaires. Nous oublions souvent de souligner combien les réfugiés souffrent psychologiquement, combien beaucoup d’entre eux sont dans un état dépressif avancé. En parlant avec des personnes inscrites à cette formation, beaucoup m’ont dit combien elles se sentaient moralement mieux. Et puis, je trouve que le yoga est une bonne entrée dans la culture indienne. Cette activité permet de mieux comprendre la culture et de s’y sentir plus à l’aise.

En parlant de l’Inde, nous constatons que certains réfugiés y habitent finalement depuis de très nombreuses années. Quel est votre sentiment ? Comment voyez-vous leur avenir ?

Très peu de réfugiés s’identifient aux Indiens , malgré les années passées dans le pays. Quelques Afghans demandent leur naturalisation. Les autres veulent croire à une situation temporaire.

Je ne vois malheureusement pas de solutions immédiates pour des populations comme les Rohingyas, les Afghans, les Soudanais ou les Somaliens par exemple. Toutes nos actions ne peuvent se substituer aux décisions politiques et aux résolutions internationales !

Nous facilitons le retour volontaire dans le pays d’origine lorsque cela est possible, comme pour les populations srilankaises (12 290 réfugiés rapatriés à ce jour). Je me suis moi-même rendue au Sri Lanka pour rencontrer ces populations de retour au pays et je dois dire que le gouvernement fait beaucoup d’efforts.

Les anciens réfugiés ne parlent plus du manque de sécurité, c’est bon signe. Le pays se développe et la paix est instaurée. Nous suivons la mise en place de ferrys entre Chennai et le Sri Lanka, et nous avons pu négocier des kilos de bagages supplémentaires pour les réfugiés de retour par voie aérienne, par exemple.

Dans de rares cas, nous pouvons recommander et appuyer la réinstallation de certains individus ou familles dans un pays tiers. Depuis l’Inde, il s’agit principalement des États-Unis, du Canada ou de l’Australie.

La situation en Syrie, qui provoque un afflux massif de réfugiés en Europe, a-t-elle des répercussions en Inde ?

À notre connaissance, il y a très peu de réfugiés syriens en Inde. Par contre, l’attitude des autres réfugiés en Inde a changé lorsque ces derniers ont été informés de la situation en Europe : ils sont devenus plus revendicatifs. Nous avons même eu des groupes de protestation devant nos bureaux à New Delhi. Certains réfugiés en Inde se disaient que si d’autres réfugiés sont accueillis en Europe, pourquoi pas eux ? Du coup, ils nous reprochent de ne pas les soutenir suffisamment sur le plan financier ou dans leurs projets de réinstallation.

Dans les faits, nous ne discutons pas directement avec l’Union Européenne. Qui plus est, il se trouve que même si le pourcentage de réinstallations dans un pays tiers est faible, l’Inde est malgré tout déjà au-dessus de la moyenne internationale.

Les situations des réfugiés sont souvent tragiques et déchirantes. Nous devons réagir de façon professionnelle, en prenant des décisions. Parfois, c’est très dur d’un point de vue humain. Ces gens n’ont rien demandé… Je dirais que le UN HCR fait de son mieux avec les moyens qui lui sont alloués et la disponibilité de son personnel, mais nous ne pouvons pas nous substituer aux résolutions politiques pour apporter une solution au problème des réfugiés sur le long terme.

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