Le Français qui habille les Indiennes

Rencontre avec le styliste Mathieu Gugumus Léguillon

Portrait

October 29, 2015

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Il y a sept ans, Mathieu Gugumus Léguillon a délaissé les grandes maisons de luxe parisiennes pour venir à Mumbai fonder The Bungalow, sa propre marque de vêtements. Depuis, ses créations apparaissent régulièrement dans les magazines de mode indiens.

Mathieu Gugumus Léguillon nous donne rendez-vous dans un petit café branché de Bandra, le quartier où il habite à Mumbai. Murs vert d’eau, meubles blancs et terrasse abritée, l’endroit offre un refuge bienvenu loin de l’agitation de la ville et des klaxons. « Le calme me manque ! Il y a du bruit tout le temps à Mumbai, mais j’ai du mal à m’imaginer en partir, j’aime trop ma vie ici », confie ce grand garçon de 37 ans. Avec ses vêtements légers et impeccablement coupés, un regard mélancolique contredit par son sourire franc, Mathieu Gugumus Léguillon a l’élégance d’un dandy cool vivant au soleil.

A l’heure de l’interview, Mathieu déguste burger végétarien et capuccino en répondant aux questions, le verbe précis. Ces jours-ci, il est extrêmement occupé. Son téléphone n’arrête pas de sonner. « Bungalow 8 », le magasin de décoration et de mode où il vend ses créations depuis six ans vient de déménager. La nouvelle adresse est certainement l’une des plus originales de Mumbai. La boutique se situe… sous un stade de cricket, dans le sud de la ville. Un espace clair, blanc et argent, où se côtoient de la déco de luxe, des meubles vintage chinés aux quatre coins du pays, des bijoux de créateurs, et bien sûr des vêtements.

Less is more

Sur les portants s’alignent les créations de Mathieu : des robes fluides en coton, des combinaisons pantalons, quelques pièces en Ikat, ce tissage imprimé traditionnel utilisé dans l’Est de l’Inde. Les lignes sont toujours épurées, les coupes amples et confortables et le tombé irréprochable. « Notre credo, c’est ‘less is more’ avec un design très facile d’accès, des intemporels », explique le créateur. Comme beaucoup de ceux qui vivent entre deux cultures, il passe soudainement à l’anglais pour répondre à certaines questions, évoquer l’esprit de sa marque, décrire ses intentions esthétiques.

Mathieu Gugumus Léguillon quitte la France pour l’Inde en février 2008. Il travaille alors chez Yves Saint-Laurent, après un passage chez Lanvin. Une amie indienne rencontrée à Paris lui propose de prendre les rênes d’une nouvelle ligne de vêtements, à Mumbai. Maithili Ahluwalia dirige alors déjà Bungalow 8, à l’époque uniquement consacré à la décoration. L’offre tombe à point nommé pour Mathieu. « J’étais à Paris, j’allais avoir trente ans, j’avais envie de vivre à l’étranger et de faire quelque chose de plus personnel dans mon travail », se souvient-il. La ligne est officiellement lancée un an plus tard, en mars 2009.

Les premiers mois représentent « une remise à zéro de tous les compteurs ». Il lui faut s’adapter à une nouvelle vie, mais aussi à une culture professionnelle complètement différente. « Quand on fait de la création en France, c’est un travail de bureau. En Inde, c’est un travail de terrain », détaille le couturier. Au début, il fait lui-même les patrons, les coupes, la couture. « Peu à peu nous avons recruté des patronniers et des tailleurs, mais je passe toujours beaucoup de temps à développer les tissus », explique-t-il.

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Après sept ans, la fascination de Mathieu Gugumus Leguillon pour les savoir-faire de l’Inde est restée intacte. « Les possibilités sont infinies ici. Mes tailleurs ont une grande technicité et une main incroyable. Pourtant, ils restent très humbles. Ils viennent de communautés musulmanes d’Uttar Pradesh où le métier se transmet de père en fils. Ce type de traditions n’existe plus du tout en France ». Avec eux, dans son atelier de Santacruz, non loin de l’aéroport, Mathieu teste, reprend, améliore, et recommence. « Nous travaillons en flux tendu, la production est permanente pour alimenter le magasin. Ici, il n’y a pas de mois d’août ! ».

Ses vêtements ne tardent pas à attirer l’oeil des rédactrices des magazines de mode. Les éditions indiennes de Vogue, Elle, Grazia, choisissent régulièrement les créations de « The Bungalow » pour leurs séries photos. La marque gagne en visibilité mais les premières clientes sont plutôt des expatriées, ou des étrangères en visite. Mais Mathieu a une autre idée, il veut être « en Inde, pour l’Inde », et donc, habiller les Indiennes.

Positionnement de niche

Viennent alors quelques adaptations du concept. « Au début, nous pensions utiliser des tissus indiens et proposer des coupes qui puissent être portées partout dans le monde, indique Mathieu. Mais beaucoup de femmes en Inde sont mal à l’aise avec le fait de montrer leurs épaules ou leurs bras par exemple. Peu à peu j’ai donc travaillé des modèles plus couverts ». La clientèle suit, les ventes se développent, « même si nous restons toujours sur un positionnement de niche », reconnaît le créateur. La marque cible les femmes qui veulent affirmer leur identité indienne, mais sans passer par les tenues traditionnelles.

Malgré quelques points de vente à Delhi et à Kolkata, l’image du label Bungalow 8 reste aujourd’hui fortement associée à Mumbai, à son côté « cool, confortable, irrévérencieux ». La capitale économique de l’Inde, malgré la surpopulation, les embouteillages monstrueux et l’intense activité économique a su, en certains lieux, conserver une ambiance détendue de ville de bord de mer. A Mumbai, l’apparence est beaucoup moins un enjeu qu’à Delhi, où l’on est volontiers sophistiqué.

« Maintenant, j’aimerais bien vendre la marque à l’étranger, dans des pays où le climat est similaire à celui de l’Inde », reprend Mathieu Gugumus Léguillon. C’est un parti pris : The Bungalow ne propose pas de pièces d’hiver comme les manteaux ou d’autres vêtements chauds « qui sont fondamentaux en Europe ». Pour autant, le créateur avoue une envie nouvelle de se rapprocher de la France. « Je souhaite rester attaché à mon pays, y compris professionnellement, par exemple en développant des collaborations ponctuelles à certains moments de l’année », explique-t-il.

Son rendez-vous suivant est arrivé, Mathieu Gugumus Léguillon doit nous laisser. Au cours des prochains mois, il a prévu de faire une pause dans son emploi du temps d’homme pressé, une retraite dans un ashram où il se concentrera sur le yoga, sa deuxième passion après la mode. Mais d’ici-là, il réfléchit à la prochaine étape: « En ce moment, je m’intéresse particulièrement aux techniques artisanales, pour aller à la source du textile. L’Inde est absolument incroyable pour un designer. Ce pays a un patrimoine gigantesque et insoupçonné. ».

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