Ultramarine a le vent en poupe

Entretien avec Nathanaël Mallard

Portrait

November 21, 2017

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Indes

Novembre-Décembre 2017

mallard

Lancer un chantier de constructions navales en Inde… Et si le goût de l’aventure, la passion et le talent payaient ?

Si ces vagues qui viennent se briser sur les rochers de la promenade de Pondichéry, l’ancien comptoir de la Compagnie des Indes situé au Sud-Est de l’Inde, pouvaient parler, combien d’histoires nous raconteraientelles? Celles des caravelles venues de loin pour commercer avec les habitants de la côte de Coromandel ? Celles des barques en bois coloré, utilisées depuis des générations par les pêcheurs locaux qui rêvent d’une belle prise ? Celles des énormes paquebots, aux pavillons multicolores qui croisent au loin, les cales emplies de marchandises ? Ou celles des bateaux à moteur vifs et rapides et des élégants voiliers de ceux qui, amoureux de ces flots bleus, rêvent de s’élancer avec eux ?

Ce n’est pourtant pas en bateau mais en scooter que nous partons à la découverte d’Ultramarine. Une route cahoteuse, la traversée d’un pont de ferraille et nous voilà devant le chantier naval situé à l’écart de l’agitation urbaine, proche de la mer qui veille. Nous pénétrons dans un hangar à ossature métallique et aux dimensions imposantes, 1 000 m2 de surface et 10 mètres de hauteur sous plafond. Concentrés, des ouvriers locaux poncent une coque en fibres et résine, bien alignée auprès de ses voisines, tandis que d’autres artisans s’affairent sur le pont d’un Classe 40, un voilier monocoque d’une longueur de 12,19 mètres. Dominant le chantier, c’est un jeune Français à l’allure sportive qui nous reçoit dans son bureau astucieusement aménagé dans un ancien conteneur. Nathanaël Mallard allie la passion de la mer à l’amour de son métier : un mélange teinté d’audace qui pourrait bien permettre à sa petite entreprise, Ultramarine, de fendre les flots.

La mer et l’Inde

L’histoire de Nathanaël, c’est d’abord celle d’une odyssée peu commune, celle de la famille Mallard. C’est à Carrières-sous-Poissy, en banlieue parisienne, que tout commence : « Mes parents Lionel et Martine, passionnés de voile, achètent les plans d’un Shpountz 38-40 à Daniel Bombigher et se lancent dans leur première expérience de construction nautique. » Une réussite qui conduit la famille à parcourir les océans du monde pendant près de six ans à bord de cette goélette fine et élégante. Une expérience extraordinaire et hautement formatrice qui conduit finalement le couple à monter un premier chantier de construction en Inde. La famille s’installe donc à Kochi, l’ancienne ville portuaire de la côte de Malabar qui longe la mer d’Arabie. Mais, d’une côte à l’autre, le jeune Nathanaël, déjà adolescent, est bientôt envoyé à Pondichéry pour intégrer le Lycée français, seul établissement dans ce grand Sud indien à proposer un cursus français. D’aller-retour en séjours prolongés, Lionel et Martine décident finalement de déplacer le chantier sur la côte du Golfe du Bengale. Pondichéry, presque un village à l’échelle du sous-continent, offre alors un cadre de vie agréable et des conditions climatiques plus favorables à la construction maritime : les moussons sont moins longues et l’humidité plus supportable.

De cette enfance en mer et d’une adolescence passée au milieu des chantiers navals en Inde, Nathanaël a gardé le goût de l’audace, de la curiosité et de l’excellence. Passionné de voile et déjà aguerri aux techniques de construction, le jeune homme continue sa formation de terrain et multiplie les expériences personnelles en Inde et en France. C’est en janvier 2014, que Nathanaël revient à Pondichéry, en famille, à son tour…  « La poursuite du chantier était un peu une évidence »… L’histoire peut continuer.

Ainsi, enthousiaste et dynamique, épaulé par son épouse Cécile, le jeune homme s’appuie sur un savoir-faire solide pour se lancer dans de nouveaux défis.

S’ouvrir et s’adapter

Et de la compétence, il en faut. D’abord pour proposer une gamme de prototypes aussi diversifiée. Du « sur mesure », parfaitement adapté aux différents styles de navigation, aux choix esthétiques et aux budgets de clients souvent exigeants et fins connaisseurs. Ainsi, les voiliers traditionnels aux formes raffinées, finitions parfaites, bonne maniabilité et confort repensé côtoient une offre de voiliers aux carènes modernes, rapides et sûrs, dotés d’habitacles spacieux et parfaitement agencés. Des bateaux à moteurs puissants faits pour les croisières côtières, la plongée ou les sorties de pêche complètent le carnet de commande. « Pour répondre au mieux aux besoins de nos clients, nous travaillons avec des architectes navals reconnus », explique Nathanaël qui emploie aussi un jeune architecte local formé à Chennai puis en Italie. Un respect mutuel et un vertueux bouche à oreille qui, au fil des années, ont permis à Ultramarine de développer sa clientèle internationale : de l’Australie à l’Espagne en passant par la France.

Les autres avantages d’Ultramarine ? Une équipe de 35 menuisiers, ébénistes, charpentiers et peintres formés aux différentes techniques de construction, à la fois traditionnelles et modernes. Loin du polyester industriel et du moulage, la société mise sur le bois époxy, un matériau bien adapté à la construction individuelle, déclinable en plusieurs techniques et qui a fait ses preuves en termes de durabilité, de résistance et d’étanchéité. « Les matières premières sont aussi moins chères en Inde et le prix de revient de la main d’œuvre locale permet de réduire les coûts de production et de vente », ajoute Nathanaël. Des raisons qui expliquent que son père, en créant Ultramarine, avait d’abord pensé toucher une clientèle étrangère ou expatriée

Désormais, Nathanaël souhaite aussi développer la clientèle locale : « En Inde, il y a encore très peu de chantiers de plaisance. Et avec le transport et les taxes, un bateau importé coûte ici deux à trois fois plus cher qu’en Europe. » Et puis, l’homme est témoin des évolutions du sous-continent qu’il connaît bien : « les sports nautiques se développent : la natation, la plongée, le surf, la voile… », sans compter l’émergence de cette classe moyenne supérieure, friande de nouvelles expériences, et au pouvoir d’achat grandissant. Nathanaël anticipe déjà les besoins de cette clientèle : « Il faudra peut-être maximiser la taille du bateau, car les clients voudront y amener leur famille, tout en travaillant sur un prix au plus serré. De même des aménagements sont à penser : l’installation d’un climatiseur à bord, ou une voilure pour protéger du soleil par exemple. Il ne faudra pas pour autant faire trop de concessions sur les performances car les Indiens aiment le défi et gagner. »

Pour l’instant, le plus gros client local n’est pas encore un particulier mais la Indian Navy, la marine indienne, qui a commandé à Ultramarine quatre Classe 40 (en construction sous nos yeux) pour l’entraînement de ses marins. Un challenge que semble apprécier Nathanaël qui n’hésite pas à proposer des aménagements pour améliorer encore les performances et la puissance du voilier ; un monocoque plébiscité pour les grandes courses au large, de la Route du Rhum au Vendée Globe.

Nathanaël Mallard ; deux voiliers sortis des chantiers Ultramarine

Nathanaël Mallard ; deux voiliers sortis des chantiers Ultramarine

Susciter des vocations

Car chez Nathanaël, le constructeur et le marin se confondent. Littéralement plongé dans le grand large depuis l’enfance, le jeune homme peut mettre à profit les sensations ressenties en mer et la somme de ses expériences pour améliorer la technique des voiliers. Et puis, l’univers nautique c’est aussi des histoires d’équipage, d’exploit, de cohésion, d’entraide et de partage. Alors, les réseaux se tissent et les amateurs se rencontrent et échangent. Nathanaël et Cécile ont trouvé leur place aux côtés du Royal Madras Yacht Club ou de la Tamil Nadu Sailing Association. Ils ont d’ailleurs créé leur propre petite école de voile, la Pondicherry Sailing Association, dotée des fameux optimists, les petits voiliers pour enfants, et d’une caravelle, le bateauécole par excellence. Pendant les vacances d’été, Cécile a par exemple coordonné bénévolement de nombreuses classes dont une, spécialement offerte à 70 enfants de pêcheurs locaux. L’idée ? Faire découvrir le sport, le démocratiser et, pourquoi pas ? créer des vocations.

Et lorsqu’on est jeune et féru de voile, quoi de plus formateur que la compétition ? N’estce pas d’abord en participant à des régates locales qu’une pépinière de jeunes marins français a pu se former avant d’évoluer vers la course au large ? En lien avec les autorités de Pondichéry et le Consulat de France, le couple a eu l’idée de lancer une régate internationale, aux portes de l’ancien comptoir qui n’en a encore jamais connu. « Sailing the East Coast », une première qui aura lieu du 24 au 28 janvier 2018 dans le cadre de la saison « Bonjour India » et qui verra s’affronter des optimists, des lasers et des Moths (pour la première fois en Inde). Une cinquantaine de participants, indiens et français, sont attendus et pourront également profiter de Master Class. « C’est une première étape et un beau défi », s’exclame Nathanaël ravi.

Déjà, son regard bleu se perd au loin : « Pourquoi ne pas imaginer construire un jour un IMOCA, (un fabuleux monocoque de course de 60 pieds) pour la Marine indienne qui pourra ainsi défendre ses couleurs avec une équipe de poids ? » Et puis, il y a aussi cette idée de course entre Pondichéry et les îles Andaman pour 2020. On vous le dit, Ultramarine a le vent en poupe.

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