Pascal Fautrat, Fondateur de l’ONG TARA

Travailleur social de Paris à Delhi

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September 19, 2018

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Indes

Septembre-Octobre 2018

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Après une décennie de travail en région parisienne à la protection judiciaire de la jeunesse et un burn-out, Pascal Fautrat décide de relever un autre défi de taille, cette fois en Inde. Cet éducateur spécialisé et psychologue accueille à Delhi, au sein de son ONG franco-indienne TARA, les enfants placés en foyer par ordre du juge, depuis maintenant dix ans. Dans une interview, Pascal Fautrat nous explique son parcours ainsi que le fonctionnement et les réalisations de TARA.

Dans le milieu du travail social pour l’enfance à Delhi on entend souvent parler de TARA. Parmi les centaines de foyers d’enfants de la capitale indienne, cet établissement est réputé pour son approche pédagogique qui permet aux enfants de surmonter le poids du passé traumatique. Autre élément distinctif de TARA : il est tenu par un Français.

Intriguée par le parcours de ce parisien de 47 ans dans le système de la protection de l’enfance en Inde, je suis allée le rencontrer dans l’un de ses quatre foyers – celui des jeunes filles. Il m’accueille avec un sourire chaleureux « Bienvenue à Tara Girls ! » À l’entrée, comme il est de coutume, j’enlève mes chaussures et les laisse par terre mais tout de suite Pascal les remet soigneusement sur une étagère. Toujours avec le sourire il m’explique : « Ici on essaie d’apprendre aux enfants que toute chose a sa place, alors si nous ne donnons pas l’exemple ça ne marchera pas ! » Nous entrons ensuite dans la grande pièce commune : c’est un samedi après-midi et les filles lisent, discutent entre elles, certaines utilisent l’ordinateur, d’autres plient leurs vêtements.

Elles sont occupées et ne me prêtent pas attention. Dans les chambres de la maison, qui s’étend sur deux étages, quelques jeunes filles travaillent leurs cours en petits groupes. Aux murs sont accrochés des images colorées, un panneau avec les photos et les dates d’anniversaire de chacune des filles, l’emploi du temps des tâches d’aide au service des repas, et la liste des conséquences du non-respect des règles (ainsi, par exemple, si l’on marche sans pantoufles on voit son temps de télévision réduit). À l’étage on lit sur le mur : « les filles peuvent être des super héros », « on a le droit d’être triste », « on a le droit d’être bizarre » mais aussi « ici on peut péter ».

Nous nous installons dans une pièce qui fait notamment office de bureau. Nous n’avons qu’une heure car ensuite Pascal doit visiter un autre de ses foyers. Toutes les quinze minutes, une des fillettes frappe à la porte pour récupérer un cahier oublié, un stylo ou demander quelque chose à l’oreille de Pascal. Il est clair qu’elles se sentent à la maison.

Vous travaillez comme éducateur spécialisé depuis plus de vingt ans. D’où vient ce besoin d’aider les autres ?

C’est lié à mon enfance. J’ai passé quelques années sur le divan donc j’ai une réponse à ça ! (Rires). Mon frère aîné est mort avant que je naisse et dans mon enfance j’ai dû ressentir que je le remplaçais, un peu comme un « plan B » – même si mes parents ne me l’ont jamais fait comprendre. Je ressentais comme un besoin de donner une légitimité à mon existence, d’être utile. Il n’y a pas de contexte religieux derrière cette idée – je viens d’une famille athée. Mais je n’avais pas le sentiment d’exister si je ne servais à rien. C’est ce besoin fondamental qui m’a aidé à forger mon identité professionnelle.

Pourquoi alors avez-vous arrêté votre travail en France ?

Peu après ma formation d’éducateur spécialisé et de psychologue j’ai été recruté par la protection judiciaire de la jeunesse. Je travaillais essentiellement en hébergement avec des jeunes délinquants. J’y ai été confronté à beaucoup de violence. Encore plus dérangeante était une forme de cynisme des jeunes qui, j’ai trouvé, pour certains, considéraient que tout leur était dû. Cela ne veut pas dire que ces jeunes sont des ingrats – le problème est beaucoup plus profond ; en France nous avons une jeunesse en déshérence, avec une frustration perpétuelle et une culture de la révolte. C’était démoralisant d’aider des jeunes qui étaient vraiment en difficulté mais qui n’arrivaient pas à articuler une demande d’aide. Je me suis senti impuissant. Cette frustration et la violence (je me suis retrouvé plusieurs fois braqué par des jeunes que j’essayais d’aider) m’ont amené à faire un burn-out. J’avais trente ans à ce moment-là et j’ai remis beaucoup de choses en question.

Comment ce burn-out vous a-t-il mené en Inde ?

Un jour, en 2006, je me suis rendu par hasard dans un cinéma où on jouait Devdas de Sanjay Leela Bhansali. Ce n’est peut- être pas un monument du 7e art mais ça a été mon premier film indien et j’ai été vraiment impressionné. C’était comme si j’avais atterri sur une autre planète juste au moment où je cherchais une autre planète. J’ai très vite pris un vol pour l’Inde, sans aucune idée de ce qu’était ce pays. J’ai atterri à Mumbai et le soir même, en marchant, j’ai mis le pied par inadvertance sur un enfant qui dormait sur le trottoir. Il faisait nuit, il y avait peu d’éclairage, l’enfant était très sale, il se confondait quasiment avec le trottoir. Sa tête était posée sur le bord même du trottoir, et les véhicules passaient à quelques centimètres de sa tête. Ce qui m’a frappé le plus c’est que l’enfant ne s’est pas réveillé. Ça a été un moment pour moi où tout a changé. Je suis rentré dans ma chambre d’hôtel mais j’ai été hanté par ce petit garçon toute la nuit. Je me suis alors dit qu’à mon petit niveau, je pourrais aider ici des enfants comme celui-ci – les désintoxiquer, les nourrir, les envoyer à l’école. Alors que je venais d’arriver en Inde et que je n’y connaissais rien. Naïf que j’étais, je me disais que cela ne devait pas être bien compliqué. Parfois c’est bien d’être inconscient !

 

Au-dessus : Les plus jeunes enfants de Tara Tots acceuillent Pascal qui vient d’arriver dans le foyer ; Au-dessous : Les filles de TARA Girls révisent les cours dans leur chambre

Les filles de TARA Girls révisent les cours dans leur chambre

Comment avez-vous poursuivi ce plan « inconscient » ?

Je suis rentré en France, j’ai vendu mon appartement à Paris et j’ai dit au revoir à mes amis, qui m’ont tous traité de dingue. Je me suis installé à Delhi, j’ai pris des cours de hindi et j’ai commencé à visiter, en tant que volontaire, des foyers d’enfants. J’ai été choqué par ce que j’ai vu : beaucoup de foyers ressemblaient à des centres de détention et les conditions générales y étaient mauvaises. Les employés des foyers en savaient peu sur leurs enfants et souvent ne connaissaient même par leur âge. Dans des espaces réduits il y avait beaucoup trop d’enfants, parfois même des enfants qui n’avaient pas besoin d’être séparés de leurs familles. J’ai commencé à travailler dans un petit foyer avec une vingtaine de garçons – enfants et adolescents. Les conditions y étaient très mauvaises. La maison se trouvait dans un bidonville assez dangereux mais je l’ignorais – j’étais très innocent à l’époque. Après quelque temps je me suis rendu compte que le gardien du foyer faisait venir ses copains la nuit et ensemble ils abusaient sexuellement des enfants. J’ai informé l’ONG qui gérait la maison et après quelques réticences ils ont décidé de licencier le gardien. Ce licenciement a déclenché des hostilités de la part de la communauté du bidonville dont le gardien était issu. Cela a été empiré par la jalousie dans le bidonville car je ne pouvais pas enseigner à tous les enfants du voisinage mais seulement à ceux du foyer. Nous avons été forcés de quitter la maison et les enfants ont été placés dans d’autres foyers. C’est alors, après ces expériences très dures que j’ai décidé d’ouvrir mon propre foyer et en 2008 j’ai démarré TARA – une maison pour les garçons. J’ai essayé de récupérer les enfants du foyer du bidonville. J’ai pu en récupérer quelques-uns. Aujourd’hui ce sont de jeunes adultes qui travaillent dans une agence de voyage, dans une agence immobilière et il y en a même un qui est aujourd’hui un responsable RH ! On revient de loin !

Qui sont les enfants qui viennent à TARA ?

Nos enfants ne sont pas des orphelins. Ce sont des enfants abandonnés ou en danger qui sont envoyés ici par le magistrat, sur un ordre de placement. Ils viennent de situations familiales extrêmement dures, certains ont des parents qui ont tenté de les tuer, d’autres ont vécu l’abus sexuel, ils ont été abandonnés, repris, battus, vendus, on leur a menti. Leurs parents ne veulent pas ou ne peuvent pas s’occuper d’eux et en même temps ces enfants ne peuvent pas être adoptés. C’est ça leur drame. Aujourd’hui ils vivent dans nos quatre maisons ; nous en avons une pour les tous petits, une pour les filles, une pour les garçons et une pour les jeunes adultes. Dans chaque maison nous avons vingt enfants, jamais plus, car nous voulons maintenir une ambiance familiale et un environnement non violent.

 

Les dîners avec les plus jeunes enfants de TARA Tots sont aussi des moments importants de partage ; Les plus âgées des jeunes filles font leurs devoirs en attendant leur temps sur l’Internet ; À TARA Tots - le foyer des plus jeunes enfants - Manju aide à la lecture

À TARA Tots – le foyer des plus jeunes enfants – Manju aide à la lecture

Comment TARA répond-elle aux besoins de ces enfants ?

TARA insiste sur l’émergence de l’identité. Les enfants qui arrivent ici sont des « enfants-objets », à qui l’on n’a jamais demandé ce qu’ils voulaient. Psychologiquement, ils n’avaient pas développé de sens d’identité et de valeur de soi. À TARA, il y a toute une structure qui se bâtit autour d’eux ; c’est une maison qui est conçue pour les enfants, qui offrent la sécurité. Nous pratiquons ici la politique de la totale non-violence. Nous respectons leurs droits fondamentaux – la dignité et l’égalité, notamment entre garçons et filles et entre les religions. Les enfants s’installent ici et plantent des racines. Et à un moment donné ils commencent à faire des phrases, à utiliser « je », « je veux », « je ne veux pas ». Ils apprennent à dire « non », et « je préfère ». Leur personnalité émerge. Il en va de même avec leur identité civile ; souvent quand ils arrivent ils n’ont pas vraiment de nom, ou d’âge. Nous établissons une date de naissance officielle et obtenons un certificat de naissance. Une fois que les enfants comprennent qu’un anniversaire veut dire un cadeau, ils apprennent vite les dates ! Et si tu rates leur anniversaire ils ne sont pas contents ! C’est très émouvant quand l’enfant passe du statut d’objet au statut de sujet. C’est comme un bourgeon qui éclot et pour moi il n’y a rien de plus beau.

De même, nous insistons sur l’éducation. Nous utilisons le système de quota pour enfants défavorisés pour pouvoir les inscrire dans de bonnes écoles – nous voulons qu’ils aient des bases très solides.

Nos enfants ayant été très traumatisés, nous travaillons sur l’expression artistique et corporelle avec eux et l’après-midi ils suivent des cours de judo, de danse et de dessin.

Et pour vous, qu’est-ce que cela représente de gérer quatre foyers d’enfants en Inde ?

Je suis un travailleur social mais d’un coup je me suis retrouvé à gérer toute une organisation ! Je m’occupe des démarches administratives compliquées, des contrats de travail, de la comptabilité, de l’audit, de la relation avec les sponsors, de l’écriture des rapports, des réunions d’équipes, des inscriptions scolaires. Et de temps en temps je dois me rendre devant le juge des enfants. Donc mon travail est de faire fonctionner TARA sur tous les plans. Nous travaillons 24 heures sur 24. Je dors à côté de mon téléphone qui est toujours chargé y compris en vacances (ce qui n’arrive pas souvent). Mais mon cœur de métier est celui d’éducateur, donc après avoir fait le travail administratif le matin, je me rends dans toutes les maisons et je fais des activités régulières avec les enfants. Par exemple, à TARA Girls le jeudi soir nous avons le « girl power club ». Nous y pratiquons le « girl power » ! On regarde des films sur des femmes inspirantes, on parle du mariage d’enfants, de la prostitution, des castes, mais aussi de la sexualité et de l’amour – de ce que les filles en pensent, ce qu’elles en comprennent. Avec les garçons nous faisons, entre autres, des cours de français, beaucoup de discussions en groupes mais aussi de réguliers remontages de bretelles ! Dans la maison des plus petits, je m’occupe des plus turbulents dans un petit groupe thérapeutique.

À TARA, employés indiens et français travaillent ensemble, y a-t-il des différences d’approche au travail à concilier ?

Au début il était important de rompre avec le système qui était pour moi trop hiérarchique. Par exemple, quand les enfants sont arrivés avec la gale, les employés de TARA ont eu du mal à accepter que moi, le directeur, je fasse les lessives et mette de la crème aux enfants. J’ai aussi pris la précaution de préciser à mes employés qu’ils n’avaient pas le droit de frapper les enfants – une pratique assez commune en Inde – et que l’on pouvait se faire respecter sans violence. Aux employés français, il faut que j’explique comment se comporter, de ne pas avoir pitié des enfants, de ne pas leur faire de bisous, de retirer leurs chaussures. Ici on m’appelle par mon prénom, on fait des réunions d’équipes où tout le monde a le droit à la parole. Ce sont des pratiques que j’ai apprises en France. En même temps nous opérons souvent comme une équipe locale : nous apprenons à communiquer ou donner des conseils de manière plus indirecte et nous apprenons un protocole différent, nécessaire pour se présenter devant le juge en Inde. Nous avons aussi élaboré un programme alimentaire nutritif qui convient aux enfants végétariens. TARA est une organisation franco-indienne à l’encrage français et les deux cultures apportent beaucoup de richesses.

Comment TARA parvient-elle à obtenir du soutien ?

La moitié des fonds de TARA vient de fondations d’entreprises indiennes et françaises. L’autre moitié est versée par des expats ou anciens expats – souvent des personnes qui ont vécu à Delhi, qui sont venues TARA en tant que volontaires, qui sont rentrées en France et continuent de soutenir les enfants. Et il y a beaucoup de parrains et marraines parmi la communauté française d’Inde – le parrainage est le mode de financement le plus consistant et les enfants en ont besoin. Le fait de rencontrer le président Macron pendant sa dernière visite en Inde a été un honneur et une reconnaissance du travail que nous faisons.

Même l’ambassade de France, depuis une dizaine années, considère que soutenir TARA fait partie de sa mission et que le rayonnement de la France à l’international peut se faire aussi par une ONG qui fait du bon travail. C’est une manière de montrer les techniques que l’on emploie dans la protection de l’enfance en France – celles que j’utilise ici en Inde.

Le monde des ONG en Inde a-t-il changé ?

Dans certains secteurs, oui. Nous avons la chance de travailler dans un secteur qui n’est pas controversé, et même les plus conservateurs sont d’accord sur l’idée qu’un enfant vulnérable devrait être protégé. Ce n’est pas un sujet politiquement sensible. Mais il n’en reste pas moins que nous devons être extrêmement vigilants sur notre manière de gérer l’organisation et si nous ne suivons pas une forêt dense de règles nous courrons le risque d’être fermé. Nous avons une politique très stricte contre la corruption. D’une nous n’avons pas l’argent pour payer des pots-de-vin (rires) mais aussi nous avons mis en place un système de comptabilité qui fait que ce n’est pas possible. Notre arme est de connaître la loi et la presse. Quand nous avons des situations où, par exemple, une autorisation administrative est bloquée sans raison pendant des mois, nous appelons la presse et faisons valoir nos droits. Il faut connaître le système, rester calme, ne pas se laisser impressionner. Et puis à TARA nous appliquons les lois indiennes pour la protection des jeunes qui sont, d’ailleurs, très modernes.

Est-ce qu’aujourd’hui vous avez la vie que vous souhaitez ?

Je ne me rendais pas compte que ça allait être un travail non-stop avec une telle pression constante. Mais je ne suis pas dans une attitude sacrificielle du missionnaire et j’essaie de garder une vie personnelle – faire du sport, avoir au moins le dimanche libre. Mais il n’est pas facile de partir en vacances car toute l’année les enfants ont besoin de moi ; au début de l’année scolaire c’est la familiarisation avec les nouvelles classes, nouvelles écoles, nouveaux bus scolaires. Ensuite c’est la période d’examens, puis c’est la fête de Diwali – le moment familial par excellence – puis de nouveau les examens, ensuite c’est l’Aïd, Noël, puis le nouvel an. Je ne peux pas laisser les enfants pendant ces moments là ! Je ne crois pas que j’aurais pu démarrer TARA si j’avais eu mes propres enfants et une vie de famille. Mais encore une fois, je le fais avec bonheur, je m’y suis mis tout seul, c’est un choix.

Vous resterez donc en Inde encore longtemps ?

Oui ! Il serait impossible de dire aux enfants : « Bon, on a bien rigolé mais il faut que j’y aille là » (rires). Les plus petits qui arrivent à TARA n’ont que dix-huit mois et ils sortiront dans une vingtaine d’années. Alors c’est une responsabilité morale que j’ai prise vis-à-vis d’eux. Je reste. Ceci dit, un jour je prendrai ma retraite et ce sera compliqué de partir. Mon rêve est que les enfants grandissent de manière harmonieuse, qu’ils soient armés pour affronter la vie, que nos projets continuent et que l’on complète nos services par l’ouverture de centres de jour. Mon rêve est qu’à ma retraite TARA soit repris en main par des anciens de TARA, qui ont grandi dans nos foyers. Et quand je les vois – de jeunes adultes épanouis et sûrs d’eux, je me dis qu’à TARA nous faisons du bon travail ! Je ne crois pas aux discours, je crois aux actions, ce qu’il y a de mieux pour faire parler d’une cause.

Pour en savoir plus sur l’ONG TARA, consultez le site internet : https://www.taraindia.org/fr

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