Série – Il était une fois le cinéma indien (1)

Pourquoi Satyajit Ray est toujours vivant

Cinema

September 17, 2016

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Indes

septembre-octobre 2016

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Pour inaugurer sa série sur le cinéma indien et ses films emblématiques, des classiques au plus modernes, INDES a choisi d’évoquer un de ses maîtres incontestés, Satyajit Ray, et en particulier sa « Trilogie d’Apu » (1955-1959), qui restent plus que jamais d’actualité par leur modernité et leur liberté de ton, de moyens. Et une source concrète d’inspiration pour les jeunes cinéastes indiens, à l’air du numérique et de tous les possibles.

Pourquoi encore Satyajit Ray, le maître bengali, le classique des classiques, reconnu internationalement et une icône de Cinémathèque, s’interrogeront, à raison, certains? Mais parce qu’il n’y a pas plus moderne, universel et inspirant, dans ses thèmes, ses méthodes de tournage et son sens de la liberté, pour les nouvelles générations de cinéastes, à l’heure du numérique et des écrans baladeurs et omniprésents.

Passons sur la riche filmographie (36 films, de la fiction au documentaire, du court au long métrage), sur les honneurs nationaux (32 National Film Awards) et internationaux (un Oscar d’honneur à Hollywood, le seul à
ce jour pour un cinéaste indien, les prix aux Festivals de Cannes, Venise, Berlin etc) qui ont tendance à figer l’artiste dans sa gloire passée.

Prenons plutôt sa fameuse « Trilogie d’Apu », trois films réalisés entre 1955 et 1959 : « La Complainte du sentier », « L’Invaincu » et « Le Monde d’Apu » (connus aussi sous leurs titres originaux : « Pather Panchali », « Aparajito » et « Apur Sansar ») et regardons ces oeuvres sans a priori avec les yeux d’un spectateur d’aujourd’hui.

Ces trois films relatent, à différentes étapes, la vie et les épreuves du jeune Apu et de sa famille dans le Bengale encore rural et pauvre des années 1920. Ils sont adaptés des romans classiques bengali « Pather Panchali » et « Aparajito » de Bibhutibhushan Bandopadhyay, un contemporain de Ray. Les films ont beau être en noir et blanc et avoir parfois un rythme contemplatif, ils n’ont pas pris une ride. C’est peut être parce que Ray a choisi de traiter la réalité sociale avec poésie et sans artifice: les drames de cette famille contrainte de partir à la ville pour fuir la misère, le conflit entre sa mère, devenue veuve, et les ambitions d’Apu, qui veut étudier à Calcutta et enfin, dans le dernier volet, le mariage arrangé rocambolesque du jeune homme et sa nouvelle paternité, émaillée de drames.

Ray est inspiré ici par l’humanisme des films de Jean Renoir, qu’il avait rencontré en 1949 quand le cinéaste français tournait à Calcutta son ode élégiaque à l’Inde, « Le Fleuve », mais aussi par le néoréalisme poignant du « Voleur de bicyclette » (1948) de l’Italien Vittorio De Sica.

Satyajit Ray devient d’emblée un cinéaste universel avec cette fresque sociale centrée sur Apu, dans laquelle chacun peut se reconnaître, comme c’est le cas avec les histoires familiale simples mais pas simplistes de son contemporain, le réalisateur japonais Yasujiro Ozu (1903-1963).

Des thèmes étonnamment modernes 

Cette « Trilogie d’Apu » a beau se dérouler dans la Calcutta de la « Bengale Presidency » britannique, ses thèmes principaux résonnent toujours avec autant de force dans l’Inde moderne, encore très majoritairement rurale et restée axée autour de la cellule familiale et ses ramifications éternelles. L’exode rural, la dureté de la vie urbaine pour les nouveaux arrivants, les clivages sociaux, les mariages arrangés, l’émancipation d’un jeune couple: ces sujets traversent toujours le cinéma indien d’aujourd’hui car ils reflètent bien une certaine réalité toujours prégnante.

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Apu dans « Aparajito »

Dans ses méthodes de tournage, Ray est également d’une grande modernité et liberté, qui peuvent toujours inspirer aujourd’hui plus d’un cinéaste débutant. Sans producteur, avec des moyens financiers quasi inexistants, le cinéaste décide néanmoins de se lancer dans l’aventure de « Pather Panchali », son premier film. Il le tourne pendant trois longues années, ne l’achevant finalement que grâce à un prêt du gouvernement de l’Etat du Bengale-Occidental.

La distribution comprend essentiellement des amateurs, le film est tourné en décors réels, aux antipodes des méthodes de l’industrie indienne du cinéma de l’époque, avec ses coûteuses superproductions débordant de musique et de danses et tournées en studio.

Mais le succès, commercial et dans une certaine mesure aussi critique, est au rendez-vous au Bengale, puis en Inde et à l’international, et Ray décide de donner deux suites aux aventures d’Apu, ce qui n’était pas son projet initial.

« Satyajit Ray reste un modèle intéressant pour les jeunes cinéastes d’aujourd’hui », estime Amaresh Chakraburtty, réalisateur, dans son vaste bureau de directeur du département de réalisation et de scénario du Satyajit Ray Film and Television Institute, à Calcutta, où trônent de nombreux prix glanés par des élèves de cette prestigieuse école de cinéma.

« Il était souvent son propre producteur et développait ses films dans des structures  légères », explique-t-il. « Satyajit Ray a refusé des offres de la part de grands studios indiens de l’époque comme R. K. Films, celui de l’immense star d’alors, Raj Kapoor, parce qu’il chérissait avant tout son indépendance. Cette souplesse et cette liberté dans le processus créatif font écho à la démarche de certains jeunes cinéastes actuels qui se lancent dans l’aventure de leur premier film avec peu de moyens, en se passant du circuit habituel producteur, distributeur, exploitant, et en passant directement à la case diffusion sur internet, au moyen par exemple d’un financement participatif en ligne. »

L’autre trait, moins immédiatement évident de Ray, tant on le représente à présent comme un cinéaste classique et une figure installée, qu’il n’était assurément pas, reste son éclectisme. Il a su varier les thèmes, les époques, les genres et même les supports de diffusion. Après la trilogie d’Apu, le cinéaste a su sans cesse se renouveler : drames mais aussi oeuvres comiques, comme « Mahapurush » (1965) ou même films policiers, films historiques et sur la vie contemporaine, adaptations littéraires et scénarios originaux, fictions et documentaires, notamment sur le grand poète bengali Rabindranath Tagore (1861-1941).

Il est passé naturellement à la couleur, s’est intéressé très tôt aux nouveaux supports, en l’occurrence à l’époque la télévision. Rien ne dit que s’il avait débuté de nos jours, il ne se serait pas senti comme un poisson dans l’eau à l’air du multimédia.  Artiste multimédia et complet, il l’était déjà assurément : romancier, éditeur, compositeur de musique, illustrateur, designer graphique, calligraphe, sa panoplie était celle d’un touche-à-tout de génie.

Il faut revoir « La trilogie d’Apu » en gardant à l’esprit que, comme pour Ray à l’époque, tout est possible pour un jeune cinéaste aujourd’hui. Ces trois films restent l’œuvre d’un jeune homme qui a conservé un regard neuf et un esprit libre tout au long de sa vie.

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