Théâtre en Inde

Un déjeuner avec Ariane Mnouchkine

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December 11, 2015

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Ariane Mnouchkine, grande dame du théâtre français et mondial, fondatrice du Théâtre du Soleil en banlieue parisienne, est en Inde jusqu’en janvier prochain. Elle organise à Pondichéry des ateliers avec des comédiens venus de toute l’Inde, pour développer un esprit de troupe et d’improvisation et travaille aussi à un projet de nouvelle pièce.

MIG a eu le privilège de déjeuner avec elle à Delhi, , entouré d’une petite troupe de journalistes français, sous les paisibles arbres du Lodhi restaurant, aux mets épicés, avant qu’elle ne nous accorde une interview exclusive (video).

Le projet est magique : permettre à des comédiens indiens de travailler, dans cet esprit de troupe qui fait la renommée mondiale du Théâtre du Soleil, établi à la Cartoucherie de Vincennes, des textes classiques ou des pièces nouvelles. Mais aussi leur donner la chance d’improviser dans leur langue et de travailler à un projet qui a pour thème l’Inde mais reste encore secret car en plein développement.

Ariane Mnouchkine, 76 ans, connaît bien l’Inde, où elle s’est rendue dès 1963 et où elle revient régulièrement tisser des liens créatifs et d’amitiés. Elle se souvient avec des étoiles dans les yeux de ce premier voyage indien, juste avant qu’elle ne fonde le Théâtre du Soleil, ce lieu d’avant-garde qui a inspiré tant de créateurs de par le monde ; où la troupe peut servir aux spectateurs une soupe chaude, avant de se maquiller devant eux et de dérouler les mets raffinés des grands classiques ou des créations originales, devenus soudain accessibles au plus grand nombre, par la magie du texte et d’une passion dramatique contagieuse.

Lors de ce premier voyage indien, Nehru était encore vivant et Ariane Mnouchkine avait sillonné le pays comme on le faisait à l’époque, sac au dos et les yeux grands ouverts, en ces temps hippies et libres. La rencontre avec Calcutta, où dans la rue l’on ne distinguait pas toujours les morts des personnes endormies, avait été rude. Mais l’amour de l’Inde était né.

‘L’Indiade, ou l’Inde de leurs rêves’

Après avoir monté plusieurs ateliers itinérants de théâtre, elle revient d’Amérique du Sud, l’Inde était donc une destination naturelle, avec l’aide bienveillante du service culturel français. Le pays aux mille visages a été déjà au centre de certains de ses spectacles comme en 1987 « L’Indiade, ou l’Inde de leurs rêves », d’Hélène Cixous, une succession de fresques sur l’histoire de l’indépendance de l’Inde et du Pakistan et les terribles conflits consécutifs à la Partition. (lien video INA).

Les théâtres orientaux comme le Kabuki japonais ou les multiples traditions millénaires indiennes, du Nord au Sud, ont toujours été une source d’inspiration pour Ariane Mnouchkine. Lors des ateliers organisés à Pondichéry, dans un ancien cinéma plein de charme, plus de 100 comédiens, sur plus de 200 candidats, auront cette chance unique de vivre une expérience théâtrale avec des acteurs et des musiciens de la troupe du Théâtre du Soleil, venus spécialement de Paris et réunis même au grand complet lors des derniers jours pour une représentation.

Le mystère de la prochaine création reste entier mais Ariane Mnouchkine donne peut être quelques pistes quand elle parle d’improvisations à partir de masques, qui permettent de devenir quelqu’un d’autre et agissent aussi comme une loupe ; ou encore lorsqu’elle convoque les émotions ressenties à sillonner récemment des villages du Sud de l’Inde ; bouquets de saveurs, de senteurs, de couleurs et d’élégance dans les gestes des femmes villageoises…

Elle évoque aussi les thèmes qui lui sont chers depuis toujours : les femmes et leurs combats dans une société souvent dominée par les hommes, la tolérance. Elle défend avec conviction la pratique de la laïcité, avec une religion qui reste du domaine du privé et de l’espace intime. Elle précise bien qu’il s’agit de la laïcité tout court, une valeur universelle, et pas une laïcité « à la française », en ces temps de communautarismes et de violence au nom de Dieu ou des Dieux.

On veut parfois l’emmener sur des terrains très politiques, avec des comparaisons rapides entre la condition des femmes en Inde et en France, mais Ariane Mnouchkine reste une artiste, qui s’intéresse moins à l’actualité au sens strict qu’à la part de vérité de l’être humain à deviner dans l’écheveau parfois confus des nouvelles mondialisées.

Avec au cœur de ce questionnement, le dilemme, ce moteur interne du théâtre et des personnages. Un terroriste après des attentats sanglants commis par son équipe peut il de lui-même renoncer à en commettre d’autres ? Que lui reste t il de cette part d’humanité qui sommeille, parfois jusqu’à l’extinction, ou au contraire s’épanouit, c’est selon, en chacun de nous ?

On voit par là que les questions sont théâtrales et donc universelles et font diablement écho à l’actualité, sans en être esclaves. Tout comme le « Tartuffe » de Molière, ce faux dévot, n’est jamais loin des marchands de rêves et autres Gurus dénoncés, toujours sous couvert de farce, dans des films indiens contemporains comme « PK », avec la star Amir Khan.

Ce déjeuner indien, sur le fil d’Ariane et du théâtre itinérant l’a confirmé : la création reste l’arme la plus forte, dans cette guerre asymétrique contre la barbarie que nous vivons.

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