Bina Paul

Monteuse et grande directrice artistique de festivals de films

Dossier

May 2, 2016

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Indes

mai-juin 2016



Diplômée de la prestigieuse école de cinéma de Pune, le FTII, en 1983, Bina Paul Venugopal est l’un des rares visages féminins dans les domaines du montage et de la postproduction en Inde.

Son travail a été récompensé par plusieurs prix nationaux, notamment en 2001 pour le film « Mitr, My Friend » dirigé par l’actrice Revathi. Parallèlement, Bina Paul a été pendant plus de 15 ans l’incontournable directrice artistique du célèbre Festival international du film du Kerala (IFFK), ainsi que la directrice du Festival international du documentaire et du court-métrage. Ses découvertes et son aura internationale l’ont conduite à prendre place dans les jurys de nombreux festivals de film comme à Berlin, Locarno, Durban ou encore Zanzibar. Elle est désormais responsable de la sélection indienne du MAMI, le grand Festival du film de Mumbai. Elle a aussi pris la direction de la branche kéralaise de L.V Prasad Film & TV Academy, une école de formation aux métiers du cinéma dont les méthodes non-conventionnelles sont bien connues.

Tout votre travail montre combien vous avez toujours défendu un cinéma indépendant, novateur et créatif, notamment à travers la promotion du cinéma régional. Quels sont les principaux challenges rencontrés par ces cinéastes face aux blockbusters de Bollywood ?

D’abord, il est difficile de comparer les deux formes. Sur les plus de deux mille de films produits annuellement en Inde, 400 sont certainement en hindi et disons que parmi ceux-là, peut-être cinq arrivent à se différencier… Bollywood évolue légèrement dans les contenus, en abordant les questions d’homosexualité par exemple, mais très peu dans la forme. Les enjeux commerciaux sont tels que l’évolution est bloquée.

Le cinéma régional est beaucoup plus créatif. Il reflète la diversité de nos modes de vie, de nos cultures et chacun de ces cinémas, keralais, tamoul, bengali, etc. utilisent des médias différents pour s’exprimer. Pour le Kerala, on peut parler de la littérature, de la politique par exemple. Le cinéma indépendant est fort et bien vivant en Inde mais bien sûr le problème réside dans les financements.

Et encore, on pourrait dire que le plus coûteux n’est pas forcément de faire le film, notamment grâce au digital, mais bien de le diffuser ! Produire un film en Inde est toujours possible mais pour que ce dernier ait une chance d’atteindre un public, c’est compliqué. Pour le cinéma régional, l’audience est d’abord locale mais le but est de faire un pas hors de la région d’appartenance, de trouver les moyens de se faire connaître au-delà.

Peut-être que les festivals auxquels vous êtes attachée peuvent jouer un rôle dans la diffusion d’un cinéma plus novateur ?

Exactement ! Les festivals de cinéma sont essentiels pour l’Inde et le cinéma régional. Dans le circuit normal, seules les grosses productions sont largement diffusées. C’est le cas dans les nombreux multiplexes qui s’ouvrent partout en Inde. Lorsqu’un film commercial est programmé sur plusieurs semaines, un petit film a éventuellement l’opportunité d’être diffusé quelques jours, à la dernière séance de 23 heures.

D’un autre côté, les budgets engagés ne sont pas les mêmes : si un film avec Shah Rukh Khan demande un minimum de 100 jours de tournage, les petites productions ont parfois simplement besoin de 2 à 3 semaines.

Ce qu’il faut inventer, ce sont de nouvelles formes de diffusion. A ce titre, les festivals jouent un rôle très important. Comment les films en malayalam pourraient-ils être diffusés en dehors du Kerala sans les festivals qui, en plus d’accompagner un film au niveau national ou international, encouragent le travail de sous-titrage ? Comment les échanges se feraient entre cinéastes ? Mais je pense que les efforts à fournir sont constants. Par exemple, je pense que la place donnée aux cinémas régionaux au MAMI, à Mumbai, devrait être encore plus importante.

Si les festivals en Inde sont un vecteur de diffusion, il faut aller plus loin et devenir encore plus créatif dans ce domaine. Il faut inventer des modes de distribution alternatifs qui pourraient permettre une meilleure diffusion. Je pense à des salles plus petites, des prix ajustés, une distribution tournée vers le digital, en ligne. En fait, je vois déjà apparaître des modes alternatifs, grâce à internet notamment. J’ai récemment participé à un festival en ligne ; 400 personnes réunies virtuellement pour partager des films : fantastique !

Pensez-vous que les festivals, ou comme vous le soulignez, les contenus en ligne ont joué un rôle dans l’évolution du cinéma indépendant en Inde ?

Sans aucun doute. Les 20 ans du IFFK, au Kerala, me permettent de mesurer combien la diffusion d’autres types de cinémas, les rencontres entre le public et les réalisateurs ou entre professionnels, ont permis un premier éclairage puis des échanges et parfois des collaborations extrêmement fructueuses.

En Inde, il y a aussi eu ces 20 dernières années une ouverture plus large vers de nouvelles formes cinématographiques internationales, notamment grâce aux contenus en ligne : cela représente une vraie découverte pour le spectateur lambda et a fortiori pour l’apprenti- réalisateur.

S’il existe une tendance à vouloir copier ces formes occidentales, je crois que nous vivons une époque où les différences sont maintenant assimilées. Les réalisateurs indiens se sont appropriés ces données et commencent véritablement à créer des formes nouvelles, plus personnelles, plus artistiques, plus créatives.

Je remarque cette évolution tous les jours. Je peux dire que depuis cinq ans, je suis souvent surprise. La nouvelle génération, souvent très jeune, fourmille d’idées. Son cinéma est vraiment différent, expérimental. Tout n’est pas abouti mais on sent une volonté de s’affranchir des codes, de créer de nouvelles relations dans les contenus mais encore plus dans les formes, dans les façons de filmer. Comme quoi, le cinéma d’auteur n’est pas moribond mais il doit réinventer toute la chaîne de production : des moyens de tournage à la postproduction, en passant par les modes de financement et de diffusion et la conquête d’un public pas toujours réceptif.

Vous parlez de l’enthousiasme de la jeune génération, en tant que directrice d’une école de cinéma, comment aidez-vous ces jeunes à exploiter leur potentiel ?

La patience et la réflexion. Avec l’avancée des progrès technologiques, aujourd’hui n’importe qui peut faire un film, tous les moyens techniques sont devenus extrêmement accessibles. Face à la prolifération des écoles de cinéma qui forment des techniciens, j’essaie de mettre en avant une éducation visuelle, une éducation des sensations. Même avant les effets spéciaux, on savait faire de magnifiques films avec un travail sur le scénario par exemple. Mais le cinéma, c’est encore plus que ça, c’est un langage à part entière fait de lumière et d’ombre, de sonorités, de formes, de hors-champs … Il faut apprendre à transformer une idée en langage cinéma et pour cela, il faut visionner des centaines de films mais aussi apprendre à voir et à comprendre les détails, les effets. Cette maturation permet d’être véritablement innovant, même si j’aime voir ces jeunes se lancer et présenter parfois de véritables petits chefs-d’oeuvre.

Si vous aviez trois ou quatre films récents à citer pour illustrer cette créativité et ces nouvelles formes de cinéma ?

Le film « Thithi » de Raam Reddy, réalisé en 2015 au sein d’un petit village du Karnataka et qui raconte la réaction de trois générations de fils à la mort du chef de famille. Un film incroyable réalisé avec beaucoup de tendresse et d’humour.

« Mor Mann Ke Bharam » qu’on pourrait traduire par « La folie de mon esprit », réalisé en 2015 par un trio de tout jeunes réalisateurs (Heer Ganjwala, Karma Takapa, Abhihek Varma) et qui raconte les tribulations d’un écrivain coincé entre son désir d’écrire, ce qu’il pense que son public voudrait lire et ses personnages eux-mêmes. Le film n’est pas parfait mais il est totalement fou, il s’agit d’un ensemble complètement surréaliste.

« The train leaves at four », un docu- fiction de Vatsala Goel qui raconte l’exode de plusieurs familles Baiga de l’Inde centrale. Superbe !

« An Off-Day Game », de Sanal Kumar Sasidharan qui a remporté le Prix du meilleur film au Kerala en 2015. Pendant un jour d’élection, cinq amis se retrouvent pour boire un verre… Plus le temps passe et plus chacun révèle sa véritable nature. C’est une comédie noire, une satire sociale qui aborde des sujets très polémiques comme la corruption, l’égalité des sexes, des castes. La fin est pour le moins macabre. Un film réalisé avec un très petit budget mais représentatif de ce nouveau cinéma malayali.

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