Alankrita Shrivastava, réalisatrice du film « Lipstick Under My Burkha »

Le regard féminin en question

Cinema

July 12, 2017

/ By

Indes

JUILLET-AOUT 2017

alankrit_shrivastava

Alankrita Shrivastava, réalisatrice du film « Lipstick Under My Burkha »

Alors que le cinéma indien est à la croisée des chemins entre gloire internationale et banale formule commerciale, la question de la liberté d’expression fait, plus que jamais, les gros titres. Où est l’ouverture ? Où est la tolérance ? Pourquoi cette réticence à accepter des points de vue différents, en particulier celui des femmes ?

Vous attendiez-vous à ce que « Lipstick Under My Burkha » (Du rouge à lèvre sous ma burqa) crée une polémique d’une telle envergure?

Non. Je faisais juste un film sur la vie de quatre femmes ordinaires qui poursuivent secrètement leurs petits rêves de liberté. De plus, des films tels que « Fire » (Deepa Mehta, 1996), « B.A. Pass » (Ajay Bahl, 2012), « Le Secret de Kanwar » (Anup Singh, 2013), « La Saison des femmes » (Leena Yadav, 2015) et « Margarita With A Straw » (Shonali Bose, Nilesh Maniyar, 2014) ont passé la censure et sont sortis dans le passé. Donc, je ne m’attendais à aucune sorte de problèmes.

Le film a suscité une réaction inverse à l’étranger. Qu’en pensez-vous?

Le film faisait déjà le tour du monde lorsque nous avons demandé la certification. J’avais déjà eu le bonheur de constater l’adhésion du public au film dans différentes parties du monde. Le premier festival auquel j’ai assisté, après le refus de certification par le conseil central de certification des films (Central Board of Film Certification – CBFC), était celui de Glasgow. Ce fût une expérience émotionnellement forte. Toutes nos projections affichaient complet, y compris celles du matin. Nous y avons remporté le prix du public du meilleur film. C’était incroyable. Le film a été projeté dans tellement de lieux différents à travers le monde et a récolté tant de prix que je suis réellement honorée et touchée. Mais, dans mon esprit, le problème de la censure en Inde et l’accueil international sont deux choses différentes. Je sais que j’ai fait quelque chose de bien si mon tout petit film menace la structure patriarcale de notre société, et si son impulsion féministe effraie le CBFC.

La validation par le reste du monde m’aide à garder confiance et courage et me permet de rester optimiste. Cela me fait sentir que mon combat a un sens et qu’il vaut la peine. Cela me fait également sentir que, même s’il est attaché à la culture indienne, ce film est universel. Quoi qu’il en soit, il est évident que le CBFC est complètement patriarcal, rétrograde et incompétent. Ils ont pour objectif de systématiquement perpétuer le patriarcat et réduire au silence les points de vue différents. Ils veulent encourager uniquement une sorte de cinéma qui représente les femmes à travers un regard masculin, les réduisant à des objets pour la satisfaction des hommes ou à des créatures vertueuses telles des déesses ou encore à des personnages secondaires.

Le regard féminin leur fait peur et c’est pour cela qu’ils ont refusé la certification de « Lipstick Under My Burkha ». Il est également très intéressant qu’ils essaient d’étiqueter mon film comme « pornographique », comme s’il n’y avait pas de sexe dans les films indiens. Le véritable problème est que dans mon film, les femmes essaient de prendre le pouvoir sur leur propre corps, leurs rêves et leur vie. Et elles racontent elles-mêmes leur histoire intime.

Alors que les films aux dialogues à double sens et aux chansons réduisant les femmes à des objets règnent en maîtres, le CBFC a un problème avec un tout petit film sur la vie secrète de quatre femmes ordinaires. Je ne suis pas pour l’interdiction des films ; tous les films devraient bénéficier de conditions équitables. Laissons les citoyens indiens adultes décider de ce qu’ils veulent voir.

 

Plabita Borthakur (à gauche) et Ratna Pathak (à droite) dans « Lipstick Under My Burkha »

Ratna Pathak dans « Lipstick Under My Burkha »

Le tribunal d’appel de la certification des films (Film Certification Appellate Tribunal – FCAT) a enjoint le CBFC de catégoriser le film « adulte », « après avoir coupé certaines scènes de sexe ». Quelle est votre réaction par rapport à cela?

Je ne crois pas que les films devraient être modifiés. Je suis contre la censure de quelque nature qu’elle soit. Mais considérant le fait que le film est accepté, alors qu’il n’avait aucune certification, je pense qu’il y a lieu de se réjouir ! Dans un scénario idéal, le FCAT aurait juste fait passer le film sans coupe. Cependant, ils ont au moins compris le film et ont été respectueux de sa trame.

Ils ne m’ont demandé ni de retirer des scènes ni de modifier l’histoire. Ils m’ont demandé de réduire de quelques secondes certaines scènes de sexe et de supprimer deux jurons. Je me suis résolue à travailler à leurs demandes avec le monteur. J’ai considéré que cela ne valait pas la peine d’aller devant les tribunaux pour deux jurons et quelques secondes de sexe. Parce que le jugement est globalement favorable, qu’il critique la décision du CBFC et que je ne veux pas repousser davantage la sortie du film, j’ai décidé d’accepter. J’espère qu’à l’avenir, aucun réalisateur n’aura à passer par ce pénible processus de certification.

Avez-vous suivi les récentes tendances du cinéma mondial, en particulier européen, sur la manière d’aborder la question de l’égalité des genres à l’écran ? Où en est l’Inde en comparaison?

Je ne suis pas certaine d’être en mesure de répondre à cette question. Peut-être que quelqu’un qui étudie académiquement et systématiquement le cinéma aurait une vision plus claire. Mais je vais essayer. Je pense que le cinéma mondial regorge de portraits de femmes intéressants et que certaines grandes réalisatrices en font de vraiment captivants – la mythique Agnès Varda

(et aussi de nouvelles merveilleuses réalisatrices comme Andrea Arnold. « Elle » (Paul Verhoeven – 2016), que je n’ai pas vu, semble avoir su bien dépeindre le personnage joué par Isabelle Huppert.)

Le film « Lipstick Under My Burkha » 

Le film est axé sur la vie de quatre femmes habitant une petite ville indienne. Prisonnières de leur vie, elles décident de franchir les barrières posées par les normes sociales, pour assouvir leurs caprices et désirs, dans un monde où les hommes règnent. Une jeune étudiante universitaire, revêtue d’une burkha, évoque les problèmes d’identité culturelle. Elle rêve de devenir chanteuse de musique pop. Une autre, esthéticienne, cherche à s’enfuir avec son amant. La troisième, femme au foyer et mère de trois enfants, mène une vie parallèle en travaillant comme vendeuse. La dernière, âgée de 55 ans, redécouvre sa sexualité. En octobre dernier, le film a remporté le prix « Spirit of Asia » au Festival International de Film de Tokyo. En Inde, « Lipstick Under My Burkha » a été récompensé du prix Oxfam pour le meilleur film sur l’égalité homme-femme, lors du Festival de Film de Mumbai (JIO MAMI).

 

 

YOU MAY ALSO LIKE

0 COMMENTS

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *