Série – Il était une fois le cinéma indien (2)

Raj Kapoor, le Charlie Chaplin indien

Cinema

October 29, 2016

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Indes

novembre-décembre 2016

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Raj Kapoor, avec son personnage « Chaplinesque » de Raju, du classique « Awaara » (1951) à « Mera Naam Joker » (1970), a établi une figure universelle du pauvre confronté à l’adversité, que la plupart des films indiens contemporains semblent avoir oubliée. Il a changé le cinéma indien pour de bon, en tant que star, réalisateur et producteur, à travers ses célèbres RK Films et RK Studios, à Mumbai. Il a aussi été une personnalité populaire dans le monde entier, de la Russie à la Chine, de l’Europe de l’Est au Moyen-Orient.

Raj Kapoor n’a jamais été lui-même un vagabond, même s’il en a incarné un grand nombre à l’écran, avec une criante authenticité et un succès international. Il n’était pas issu d’une famille pauvre, comme Charlie Chaplin (1889-1977), son idole, mais il partageait avec lui de nombreux traits en tant qu’acteur, réalisateur-producteur avide d’indépendance, ou en tant que figure populaire.

Il était né en 1924, à Peshawar, désormais située au Pakistan, à l’époque de l’Inde coloniale britannique, dans une célèbre famille d’artistes hindous punjabis. Son père, Prithviraj Kapoor, était une figure légendaire du monde du théâtre et des films indiens et le patriarche de la dynastie de cinéma des Kapoor, toujours populaire de nos jours, à travers ce qui est désormais sa quatrième génération d’acteurs et de stars, comme Ranbir Kapoor et Kareena Kapoor.

Comme Chaplin, dont les parents étaient des artistes de music-hall à Londres, Raj Kapoor était un enfant de la balle. Il avait débuté au cinéma dès l’âge de 11 ans, ne connaissant sa véritable percée qu’à la fin des années 1940, avec des films comme « Neel Kamal » (1947) et « Aag » (1948).

Ce dernier marquait aussi ses débuts de réalisateur, à seulement 24 ans, un record de précocité à cette époque, dans une industrie cinématographique indienne où il fallait gravir une à une les marches du métier. Le film était produit par sa propre société, RK Films, créée la même année, afin d’assurer sa liberté artistique. De manière ironique, pour garder ses propres studios à flot, tout au long d’une carrière prolifique, Raj Kapoor devra jouer plusieurs fois dans des films beaucoup moins intéressants que ses propres productions.

Le clochard chantant

À la fin des années 1940, au début de ce que l’on appelle souvent « l’âge d’or du cinéma indien » (jusqu’à la fin des années 1960, selon la plupart des spécialistes), Raj Kapoor était déjà une grande vedette nationale, aux côtés de Dilip Kumar et Dev Anand. Mais un film allait propulser Raj Kapoor à un niveau de célébrité internationale alors jamais atteint par un acteur indien : « Awaara » (« Le vagabond »), en 1951. Dans ce classique en noir et blanc, également dirigé par ses soins et produit par RK Films, Raj Kapoor créée le personnage de Raju, le pauvre petit vagabond, qu’il incarne dans de nombreux autres films comme « Shree 420 » (1955), parfois sous un autre nom ou dans une variation légèrement différente.

Même « Mera Naam Joker », en 1970, peut être considéré comme un chapitre tardif de la série « Raju ». Dans cette histoire haute en couleurs, Raj Kapoor, inspiré pour partie par sa propre expérience, interprète un célèbre clown de cirque, dont le devoir de faire rire les gens s’avère une tâche de plus en plus difficile. « Mera Naam Joker », initialement un flop commercial, a acquis au fil des ans une énorme popularité.

« Awaara », lui, fut un phénoménal succès dès le départ. Il réunit parfaitement tous les ingrédients du mélodrame: la quête de Raju pour découvrir qui est son père, son amour pour la riche et belle Rita (jouée par Nargis, une star qui fut la partenaire de Kapoor dans de nombreux films et dans la vie) et ses expériences de voleur.

Le film brasse une infinité d’autres éléments: comédie, danse, chansons, suspense… Dans « Awaara », Raj Kapoor crée une icône visuelle directement inspirée du propre vagabond de Chaplin, « Charlot », comme l’appellent les Français.

« Il s’est inspiré presque sans vergogne de Chaplin et de son vagabond, à commencer par sa démarche. Cela a également conduit à sa grande popularité. La plupart des spectateurs indiens n’étaient pas conscients qu’il copiait Chaplin. Mais il a fait une bonne copie et il n’y a aucun mal à cela. Il a rencontré Chaplin en Suisse plus tard et lui a dit qu’on l’appelait le ‘Charlie Chaplin de l’Inde’ », explique Bhaichand Patel, spécialiste du cinéma et éditeur du livre de référence « Bollywood’s Top 20 superstars of Indian cinema »

« Awaara » est souvent considéré comme l’un des films les plus populaires de tous les temps, en raison de son succès durable dans de nombreux pays et continents, de l’Asie du Sud à l’Asie de l’Est, de l’Europe au Moyen-Orient et à l’Afrique. Il a même concouru pour le Grand Prix au Festival de Cannes, en 1953. Il a été particulièrement apprécié dans les pays qui étaient alors communistes et entretenaient de bonnes relations avec l’Inde.

Un « film socialiste »

« L’Europe de l’Est, l’Union soviétique et la Chine ont accueilli ‘Awaara’ les bras ouverts. C’est fondamentalement un film socialiste sur les pauvres et les riches, sur un pauvre garçon amoureux d’une fille riche. Il a su toucher une corde sensible. Les chansons étaient incroyables et très populaires en Russie et en Chine », observe Patel.

En particulier, la chanson « Awaara Hoon » (« Je suis un vagabond ») est devenue un succès international, traduit dans plusieurs langues : anglais, russe, turc, mandarin… Elle est interprétée par Mukesh, un légendaire chanteur de Bollywood, à la voix de velours, sur une musique légère composée par le duo indien Shankar Jaikishan. Les paroles, écrites par Shailendra, faisaient écho aux temps difficiles vécus par beaucoup d’Indiens en ces années post-Indépendance: « Je ne suis pas installé. Oui, je suis dévasté. Je chante des chansons de bonheur, mais cette poitrine est pleine de douleur. Pourtant, mon regard insouciant rit. Monde! Tes flèches et les surprises du destin m’ont détruit. Je suis un vagabond. Je suis un vagabond. Ou je suis une étoile du ciel, décrivant ses circuits. Je suis un vagabond. Je suis un vagabond. »

La façon dont Raj Kapoor chante et danse dans les rues, avec son vieux chapeau cabossé, son pantalon relevé sur les chevilles – ce qui est devenu très à la mode après la sortie du film – reste irrésistible. Il y a assurément du Chaplin dans sa silhouette, les jambes légèrement écartées, et dans sa manière joyeuse et anarchique de jouer avec les passants dans la rue, pour mieux leur dérober subrepticement un bijou ou un portefeuille, puis s’échapper et aller danser avec un groupe de jeunes femmes sur la plate-forme d’un camion.

En quelques longs plans séquences fluides, on a aussi un aperçu cinématographique et réaliste de l’Inde urbaine de cette époque. L’influence du « néo-réalisme » du cinéma italien, alors très populaire, est, ici, visible. « Awaara » a été tourné autant que possible en décors réels, comme les films d’alors de Roberto Rossellini ou de Vittorio De Sica, que Raj Kapoor avait vus à Mumbai. En moins de trois minutes, la chanson « Awaara Hoon » donne au public l’opportunité de s’immerger dans une banlieue pauvre. Rien ne manque à la vie animée de la rue: de la cuisine des femmes sur le bord du trottoir aux jeunes garnements nus qui jouent gaiement.

Raj Kapoor est mort en 1988, à l’âge de 63 ans, des suites de complications liées à son asthme prononcé. Il a eu une influence énorme sur le cinéma indien pendant des décennies mais, aujourd’hui, il semble qu’il ne possède pas d’équivalent dans l’industrie cinématographique. Il y a bien des stars comme Amitabh Bachchan ou Shah Rukh Khan, mais les temps ont changé, les gens les plus pauvres sont moins représentés à l’écran, contrairement aux personnages issus de la classe moyenne ou supérieure. Il n’y a eu aucune nouvelle version indienne de « Awaara » et c’est peut-être mieux ainsi. Raj Kapoor dansera et chantera éternellement: « Je suis un vagabond ».

 

 

 

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