Femmes des bidonvilles

Retrouver dignité et indépendance

Société

April 16, 2014

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Indes

mars-avril 2014

femmes

Les bidonvilles de Bangalore ne sont pas les lieux les plus visités par les touristes, ni même par les résidents de la ville. Que l’on soit Indien ou expatrié, il s’agit plutôt d’un endroit que l’on évite, que l’on déconseille. La vie n’y est pas facile, encore moins pour les femmes. Pourtant, c’est ici, dans un bidonville au nord de Bangalore, que les destins de femmes d’origines totalement différentes, vont se croiser.

Tout a commencé il y a plusieurs années : la ville était en pleine expansion, tout était à construire : routes, ponts, bâtiments. Lorsque la main d’oeuvre venait à manquer les entreprises n’hésitaient pas à aller chercher des familles dans les villages, plus ou moins loin. Puis elles leur trouvèrent un terrain vague près du chantier pour y bâtir des logements de fortune et s’y installer le temps des travaux. Mais une fois les constructions achevées, il était beaucoup plus difficile de trouver un autre emploi. C’est ainsi que naquit le bidonville, en plein milieu de la ville, entre une voie ferrée et un tas de déchets.

Lorsqu’on pénètre dans ces « slums », les enfants se ruent sur nous et se bousculent pour être pris en photo. Mais derrière ces mômes tout sourire, il y a des femmes, souvent maltraitées, sans formation ni indépendance. Pour elles, il n’y a souvent pas d’autre choix que de trouver du travail sur un chantier voisin, à remplir et transporter des batées de sable, de cailloux ou de ciment. Elles survivent ainsi jusqu’à la naissance du premier enfant. Elles doivent alors cesser leur activité, perdant leur salaire et le respect de leur mari avec. L’alcool aidant, la main se fait souvent lourde les jours de paie.

En 2010, Tineke, une femme d’« expatrié » néerlandais à Bangalore, s’est engagée auprès de ces femmes pour les aider à retrouver une certaine fierté, et surtout l’indépendance. L’idée était de leur permettre de travailler sur place, afin d’assurer la garde de leurs enfants. Mais sans ressources ni matériaux disponibles il était difficile d’amorcer quoi que ce soit. La solution se trouvait pourtant non loin de là, au milieu des ordures bordant le bidonville : les briques de jus de fruits. Lavable, résistant, coloré, ce carton amélioré se plie, se découpe et se coud. Ce qui n’était qu’une ordure supplémentaire dans le quotidien de ces familles, allait devenir une matière première gratuite.

Tineke, avec l’aide de Devika, une artiste-designer originaire du Kerala, commença à former quelques femmes à la confection de sacs à main en carton de pack de jus de fruit recyclé. Les compétences et le professionnalisme de Devika étaient indispensables pour faire un travail de qualité. Chaque étape devait être accomplie de manière rigoureuse.

Un travail de qualité

Après la collecte et le rinçage des packs, une femme assise à même le sol devant le local s’attèle au triage : pomme, litchi, orange, mangue… le monticule désordonné d’emballages se transforme peu à peu en un alignement de troupes prêtes à défiler.

L’étape de confection peut alors commencer. Découpage, pliage, assemblage, chaque femme travaille sur différents modèles.

Ce panier ainsi confectionné constitue en fait la coque extérieure du cabas. Un sac en nylon, pour l’instant sous-traité, y sera ajouté et cousu à l’intérieur.

La fabrication est une chose, la commercialisation en est une autre. Surtout lorsque l’on ne possède pas de point de vente. L’idée de Tineke était dans un premier temps de ramener la production dans sa résidence, où vivaient une majorité d’expatriés. Elle organisa ainsi des ventes dans son jardin, après avoir informé les habitants de centaines de villas. Ces femmes au foyer en achetèrent pour elles-mêmes, mais aussi pour remporter dans leur pays d’origine, pour les vendre ou les offrir à leurs amies.De plus, la clientèle d’expatriés présente l’avantage de se renouveler régulièrement. Les missions en Inde étant en général d’une période de deux à cinq ans, le voisinage de Tineke voyait de nouveaux arrivants tous les six mois.Lorsque Tineke quitta le projet à son départ d’Inde, il fut porté par d’autres femmes.

De nouveaux modèles apparurent, plus grands, avec boutons, fermetures éclair… Un nouveau matériau est même utilisé : le sac de ciment. Il permet la confection de nouveaux genres de sacs, type porte-monnaie, d’étuis de tablette, de téléphone etc…

Visites touristiques

Les ventes progressent et de plus en plus de femmes sont formées. Afin de faire connaître le projet, et d’augmenter les ventes, Kaveri (dirigeante de bluefoot.in) propose dans ses visites touristiques une rencontre avec ces femmes des bidonvilles, de les voir travailler et, pourquoi pas, de repartir avec un sac. Maintenant que la demande est régulière, la production se doit d’être à la hauteur mais la productivité est très variable : d’un sac en trois jours à trois sacs par jour en fonction de l’expérience, mais aussi du temps que les enfants laissent à leur mère pour travailler. Le groupe de femmes bénévoles a alors décidé de mettre en place une crèche, où chacune d’entre elles donnera un peu de son temps pour assurer la garde des enfants. Ainsi, chaque jour de la semaine, on voit défiler dans ces quartiers désertés par les touristes non accompagnés, des Néerlandaises, des Anglaises, des Suédoises, des Françaises, permettant aux femmes indiennes de se concentrer sur leur artisanat.

Les ventes rapportent à chaque femme entre 3 500 roupies par mois (environ 40 €, équivalent à un salaire de femme de ménage qui travaille six jours sur sept) et 10 000 roupies ( environ 120 € ) pour celles qui en produisent le plus.

Toute cette chaîne de solidarité redonne à ces femmes une confiance et une indépendance qu’elles avaient perdues depuis des années. Mais ceci n’est pas du goût de tous.

En effet, lorsque le bidonville se forme, la mafia s’en empare. En échange d’une somme prélevée chaque mois, elle garantit aux habitants qu’elle fera le nécessaire auprès de la police et des autorités pour qu’ils ne soient pas contrôlés ou délogés. La mafia ne voit donc pas d’un très bon oeil cette réussite qui pourrait conduire au départ des habitantes. Kaveri raconte qu’il lui est arrivé, lors de visites, de se faire menacer par la mafia afin qu’elle abandonne le projet, ou qu’elle aille le faire ailleurs. Evidemment, il en fallait plus pour décourager cette initiative en pleine réussite.

L’organisation ANU (nom donné au collectif et sous lequel sont vendus les produits) a de beaux jours devant elle. Lors d’un voyage aux Etats-Unis, Kaveri a rencontré le fabricant leader des emballages de jus de fruit. Elle lui a présenté ce qui se faisait avec leurs packs.

La direction de l’entreprise, étonnée par cette idée et par la qualité des produits réalisés, a accepté d’aider le projet en leur offrant une machine à coudre professionnelle. Une belle récompense pour cette organisation initiée par des femmes, dont les produits sont fabriqués par des femmes et vendus à des femmes.

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