La diversité linguistique en Inde

Mais quelles langues parlez-vous ?

Société

January 31, 2017

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Indes

janvier-février 2017

Le poids des langues régionales comme le tamoul. Une école dans le Tamil Nadu.

Le poids des langues régionales comme le tamoul. Une école dans le Tamil Nadu.

 

Plongée dans cette Inde aux « mille et une langues », dont les habitants sont habitués à jongler entre les idiomes, locaux, régionaux et parfois aussi étrangers, pour la plus grande surprise de nombreux étrangers qui découvrent le sous-continent.

Akshaya, une petite fille de huit ans, habite avec ses parents au Kerala, dans le Sud de l’Inde. Comme les enfants de son âge, elle va à l’école, où elle apprend le malayalam, la langue régionale du Kerala et le hindi, l’une de ces langues que l’on parle, plus ou moins bien, d’à peine quelques mots à une maîtrise parfaite, dans différentes régions du pays. Son école privée a fait le choix d’un enseignement général en anglais. Ainsi, toutes les autres matières, comme les mathématiques, la biologie, ou les enseignements artistiques, sont prodigués dans la langue de Shakespeare.

Lorsqu’elle rentre à la maison, Akshaya parle malayalam avec son père et ses grands-parents paternels, chez qui elle habite. Sa mère, elle, ne lui parle que tamoul, la langue régionale de l’État voisin du Tamil Nadu, dont cette dernière est originaire…

Ainsi, la petite fille s’exprime déjà très correctement en quatre langues différentes ! Et si cela ne suffisait pas, elle maîtrise également quatre alphabets très distincts. Car, pour compliquer les choses, le hindi s’écrit par exemple en caractères devanagari, hérités du Sanskrit, alors que le malayalam, une langue dravidienne, qui n’a pas la même origine, a adopté un système d’écriture brahmique syllabaire, contenant pas moins de 51 signes de base, tandis que l’anglais est enseigné grâce à l’alphabet latin et les 26 lettres que nous connaissons…

Bref, de là à penser que cette petite fille est une polyglotte précoce, il n’y a qu’un pas. Peut-être, mais alors, elle l’est comme la majorité des Indiens, qui baignent dans le plurilinguisme depuis leur enfance.

Pour des Français plutôt habitués à l’idée d’ « une langue, une nation », il y a de quoi être surpris. Comment fait-on pour vivre – et se faire comprendre – au milieu d’une telle diversité ?

Une tour de Babel dynamique…

« On ne parle pas indien en Inde ? ». De fait, vous avez sûrement déjà entendu cette question de la part d’amis mal renseignés. Et bien non ! L’ « indien », en tant que langue, n’existe pas.

La Constitution de la République indienne reconnaît le multilinguisme du pays et prévoit des dispositions destinées à l’encourager dans tous les domaines. Dans son état actuel, l’Annexe VIII de ce texte fondateur énumère 22 langues officielles, dans l’ordre alphabétique : 1) l’assamais, 2) le bengali, 3) le bodo, 4) le dogri, 5) le gujarati, 6) le hindi, 7) le kannada, 8), le cachemiri, 9) le konkani, 10) le maithili, 11) le malayalam, 12) le manipuri, 13) le marathi, 14) le népali, 15) l’oriya, 16) le punjabi, 17) le sanskrit, 18) le santhali, 19) le sindhi, 20) le tamoul, 21) le télougou, et 22) l’ourdou. Ces 22 langues se répartissent en familles linguistiques d’origines et de structures distinctes : les langues dravidiennes (tamoul, télougou, kannada, malayalam), les langues tibéto-birmanes (bodo, manipuri, santali) et langues indo-aryennes (toutes les autres).

Le nombre de locuteurs dans chacune de ces langues est très contrasté :selon le recensement de 2001, le dernier complet disponible en la matière, le bodo est ainsi la langue maternelle de 0,13% de la population (1 million et demi de personnes), le bengali, celle de plus de 8% (plus de 83 millions d’individus), le malayalam, de plus de 3% (environ 35 millions de locuteurs), tandis que le hindi est celle de 41 % de la population (soit plus de 422 millions de personnes). A noter que le hindi est la langue officielle de plusieurs États (Bihar, Himachal Pradesh, Madhya Pradesh, Haryana, Rajasthan et Uttar Pradesh) et que sous l’étiquette « hindi » se cache, en réalité, de nombreuses variétés linguistiques et déclinaisons locales…

Chaque langue officielle d’un État est, en général, la langue majoritaire. Mais ce n’est pas toujours le cas : ainsi, le Kashmir a pour langue officielle l’ourdou, et non le cachemiri, qui y est pourtant davantage parlé. La langue officielle n’est en tous cas pas la langue unique : chaque Etat est ainsi lui-même plurilingue. Le recensement indien de 2001 comptait 122 langues dans le pays (cette étude ignore les langues ayant moins de dix mille locuteurs), tandis qu’un recensement entrepris par le projet « People’s Linguistic Survey of India » en dénombre 860, et que d’autres statistiques parlent de plus d’un millier de langues. De quoi en perdre son latin… Ou plutôt son sanskrit !

Cette inclusion constitutionnelle des langues n’est pas que symbolique, elle a aussi un impact pratique sur la reconnaissance administrative et éducative de la langue, par exemple. La politique linguistique est donc une composante stratégique de la cohésion du pays. Pour fédérer le souscontinent à l’Indépendance de l’Inde, en 1947, Gandhi souhaitait que l’hindustani devienne la langue officielle du pays.

Gommant les caractéristiques identitaires de l’hindi (influencé par le sanskrit) et de l’ourdou (influencé par le persan), langues associées respectivement aux populations hindous et musulmanes du Nord de l’Inde, ce nouvel idiome composite, l’hindustani, était séduisant. La partition de l’Inde et du Pakistan a néanmoins enterré l’initiative.

De même, sous la pression des États dravidiens du Sud du pays, qui refusaient de se voir imposer une langue indo-aryenne comme le hindi et dénonçaient une forme d’« impérialisme » linguistique potentiel du Nord du pays, l’anglais est finalement resté la seconde grande langue officielle de l’Inde…

D’ailleurs, aujourd’hui encore, inutile de perfectionner son hindi pour visiter le Sud du pays : la plupart des gens vous souriront gentiment mais ne vous comprendront pas.

Si l’Inde s’est donc d’abord centrée sur deux langues, l’hindi et l’anglais, afin d’organiser l’intégration nationale autour d’un socle commun, des politiques linguistiques ambitieuses se sont rapidement tournées vers les langues régionales et minoritaires. Ces politiques souples ont ainsi navigué adroitement entre la nécessité d’une cohésion nationale et la reconnaissance d’une pluralité linguistique riche, devant être protégée. L’enjeu démocratique étant que chacun trouve sa place dans cette mosaïque, quelque soit sa langue maternelle.

Un apprentissage multilingue précoce

Un apprentissage multilingue précoce

Dans la pratique, dans les États du Nord de l’Inde, les conversations se déroulent soit dans la langue de l’État, si tous les intervenants la maîtrisent, soit en hindi ; dans ceux du Sud, elles sont menées soit dans la langue de l’État, soit en anglais, mais il est aussi fréquent que ces conversations soient mêmes bilingues, en mélangeant les langues. La plupart des Etats possèdent également des cellules linguistiques chargées de traduire les documents officiels des langues majoritaires dans les langues minoritaires, et vice-versa.

Ainsi, aussi surprenant que cela puisse paraître, il n’est donc pas forcément nécessaire de maîtriser la langue régionale pour vivre dans un Etat particulier en Inde.

Le défi devient toutefois important lorsqu’il s’agit d’y travailler. Esther, avocate diplômée du Maharashtra (Ouest), qui exerçait en marathi (la langue régionale) et en anglais, a dû renoncer à pratiquer sa profession, quand elle a rejoint son mari au Kerala… Impossible pour elle de comprendre ses clients d’origine modeste, ne s’exprimant pas en anglais, et de plaider en malayalam.

Toutefois, pour améliorer les interactions et la mobilité géographique, la Commission de l’enseignement secondaire du gouvernement indien a mis en place, dès 1952, les bases d’une politique éducative multilingue. Aujourd’hui, toutes les écoles sont censées proposer une formule trilingue, comprenant la langue maternelle ou la langue régionale, le hindi comme langue officielle et une autre langue moderne, indienne ou étrangère. Dans les faits, le temps d’apprentissage dévolu à chacune de ces langues est très variable, d’une école à l’autre : les établissements publics se concentrent davantage sur les langues régionales, tandis que les écoles privées font la part belle à l’anglais.

Parlez-vous « Inglish »?

Ce qui frappe donc en Inde, c’est que les langues ne sont pas cloisonnées dans l’espace, comme elles peuvent l’être en Suisse par exemple. Le plurilinguisme individuel est extrêmement développé, avec un recours fréquent aux changements de langues et aux mélanges des codes linguistiques, en fonction des contextes. Ce qui peut créer des situations surprenantes. Ainsi, Aswin, établi au Kerala, parle à son groupe d’amis en malayalam, tandis qu’ils regardent ensemble un film en hindi. Le téléphone sonne et il répond en anglais, tout en échangeant quelques mots de bengali avec son voisin qui sonne à la porte de son appartement de Bangalore (où l’on parle le Kannada)… Et tout ceci, le plus naturellement du monde.

En fait, l’acquisition des langues en Inde semble très pragmatique : on apprend ce dont on a besoin, dans un contexte particulier. On constate souvent un fort écart entre la maîtrise orale et écrite d’une langue. Aswin peut, par exemple, parle donc bengali car il a fait ses études (en anglais) à Calcutta, où l’on parle bengali, une langue qu’il ne sait cependant ni lire, ni écrire.

Dans cette logique, l’anglais fait figure de langue de la modernité. Elle est donc fortement valorisée, à tel point que certains parents ne parlent plus qu’anglais à leurs enfants, dans l’espoir que la maîtrise de cette « lingua franca » leur permette d’accéder à un emploi valorisant et d’intégrer la classe moyenne urbaine, socialement favorisée.

Si ce prestige important de la langue de Shakespeare a conduit à certaines formes « d’anglicisation » des langues indiennes, l’anglais parlé en Inde subit lui aussi un influence très forte des langues locales, et en particulier de l’hindi.

L’ « indianisation » de l’anglais, qui s’est d’ailleurs opérée depuis les débuts de sa présence sur le territoire indien, aux premiers temps de la colonisation britannique, a contribué à l’élaboration de nouvelles variantes : « l’anglais indien » ou « inglish » (plus proche de l’anglais) et aussi l’« hinglish » (situé à mi-chemin de l’anglais et du hindi). Aujourd’hui, cet « anglais indien » est à la mode. Il est devenu la langue véhiculaire d’une partie importante de la classe moyenne. C’est en partie la langue de Bollywood, à Mumbai, qui diffuse ses productions cinématographiques dans l’ensemble de l’Inde, la langue des stations radios FM nationales et de celle la publicité.

Pour Gurcharan Das, un essayiste indien de renom, « si l’anglais britannique fut, après un siècle d’impérialisme, la langue internationale du XIXème siècle, si l’anglais des Etats-Unis est, après un XXème siècle, américain, la langue internationale d’aujourd’hui, la langue du XXIème siècle pourrait bien être l’Inglish, ou du moins un anglais fortement influencé par l’Inde. »

Mais alors, quid des langues régionales ? Le même Gurcharan Das prédit qu’elles continueront d’être pratiquées dans leur contexte et d’évoluer, témoignant ainsi de leur bonne santé : en 2012, pas moins de 101 langues étaient ainsi utilisées en Inde dans les quotidiens et les périodiques. Parmi les dix quotidiens les plus diffusés, les langues importantes étaient bien représentées (anglais, malayalam, tamoul, gujarati, hindi, punjabi, telougou, etc…), aussi bien d’ailleurs dans l’édition papier que dans l’édition en ligne. « L’Inde a toujours été une terre multilingue. Ce qui fait notre identité, c’est justement notre diversité », conclut Gurcharan Das.

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