De Kovalam à Varkala

Au fil de l’eau

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May 22, 2018

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Éclat des vagues sur les rochers, cocotiers, plages et soleil ou plutôt doux clapotis et jeux d’ombres au travers d’une végétation dense ? Au Kerala, inutile de choisir. Entre les deux plages les plus célèbres du sud de ce petit État indien, habitants comme touristes n’ont souvent qu’un court chemin à parcourir pour passer de l’un à l’autre de ces deux univers aquatiques.

Une mer de cocotiers à perte de vue dont le vert aux mille nuances rivalise avec le bleu profond, bordé du blanc régulier de l’écume des vagues, de la mer d’Oman. Entre les deux, de longues bandes dorées des plages de sable qui se succèdent. C’est la vision quasi-paradisiaque que l’on découvre depuis le hublot de l’avion qui nous conduit à Thiruvananthapuram (anciennement Trivandrum), la capitale de l’État du Kerala, au sud de l’Inde. La descente vers l’aéroport permet bientôt de distinguer parmi les cocotiers un fabuleux labyrinthe de longs cours d’eau, d’étroites rivières et de petits lacs qui tissent des motifs harmonieux dans cette immensité verte. Nous sommes à la pointe sud du Kerala, là où la mer offre ses plus célèbres plages et où s’étend une partie des backwaters, un réseau de 900 km de chenaux, rivières, lacs, lagunes et anses, façonné par l’homme et par la mer. Au cœur de ce paysage grandiose, côté océan comme côté rivières, des taches colorées oscillent au gré des courants : ce sont les embarcations des pêcheurs du Kerala. D’une plage à l’autre, partons à la découverte de ces paysages et de leurs habitants.

Kovalam, pêche et baignade

À l’arrivée à Thiruvananthapuram, c’est tout juste si l’on n’atterrit pas les pieds dans l’eau. En plus de voir passer les avions, la longue plage de Shanghumukham qui borde l’aéroport est aussi le témoin du départ matinal des frêles embarcations de pêche tandis qu’au coucher du soleil, elle accueille un joyeux cortège de familles ou d’amis venus se détendre et manger des cacahuètes grillées en regardant les vagues.

Quelques kilomètres plus au sud, direction Kovalam. Autrefois paradis des hippies, le petit village est devenu une véritable station balnéaire qui attire les touristes et les marchands ambulants. La descente vers Eve Beach et sa voisine, Light House Beach (qui doit son nom au phare rouge et blanc fièrement dressé sur un monticule rocheux) vaut le détour. Les rouleaux s’écrasent à grand fracas sur le sable blond tandis que les palmes des cocotiers qui bordent la plage se balancent doucement. Massages ayurvédiques, petites boutiques, restaurants de poissons frais, les touristes peuvent ici se dorer au soleil ou se lancer dans les vagues sous le regard attentif d’une équipe de maîtres-nageurs, peu avares en coups de sifflet pour rappeler les nageurs imprudents vers la rive. Les courants peuvent ici être dangereux. Sur la plage se mêlent maillots de bain, tuniques, shorts ou saris dans la même joie. Si de novembre à avril, le temps d’une saison touristique, certains habitants, comme Mani et sa femme Orotha, se convertissent en loueurs de parasols ou en vendeurs de fruits coupés, ne nous y trompons pas, les plages restent le territoire des pêcheurs.

D’ailleurs, tous les matins à l’aube, Mani rejoint une équipe de pêcheurs sur la plage mitoyenne de Hawah. Ensemble, ils reproduisent les gestes d’une technique de pêche transmise depuis des générations. Ils déploient d’abord un immense filet dans la mer. Puis, de part et d’autre, en file indienne et au rythme de chants cadencés, des dizaines d’hommes aux corps noueux, enturbannés et vêtus de simple lungis de couleur (pagne indien) tirent le lourd filet pour le ramener sur la plage. De la sueur et des heures d’efforts pour un butin qui, même bien mince, sera partagé.

Pêcheur comme son père, l’aîné des fils de Mani, est encore assez jeune pour partir en mer. Indifférents aux rouleaux qui se brisent sur la plage du petit port de pêche de Vizhinjam, les marins franchissent la barre dans leurs barques de bois peint pour jeter au loin leurs filets. Après une nuit de pêche au large, ils sont des centaines, voire plus, à se masser dans cette petite baie dominée par une immense mosquée peinte en vert et par une jolie église blanche. Sur le bord, il règne une effervescence incroyable : les hommes s’affairent, regroupent les filets et trient les poissons. Aussitôt arrivent les acheteurs : quelques gestes, des cris, des billets qui changent de main et les porteurs emmènent caisses et paniers vers les rickshaws qui attendent à proximité. Sur la plage, les femmes accroupies préparent les poissons – thons, cabillauds, maquereaux, sardines, crabes ou crevettes – et les vendent déjà au détail.

Demain, dimanche, il sera temps de se reposer un peu pour de nombreux pêcheurs, dont la majorité est de confession catholique.

Vue depuis le phare de Varkala, fort d’Anjengo, mer et canaux ; dans les backwaters en direction de la mer ; bateaux peints des pêcheurs du Kerala

Vue depuis le phare de Varkala, fort d’Anjengo, mer et canaux ; dans les backwaters en direction de la mer ; bateaux peints des pêcheurs du Kerala

Entre mer et rivières

Justement, c’est le jour idéal pour rencontrer la famille de Mani et découvrir les villages qui s’étendent sur les quelques 60 km qui séparent Kovalam de Varkala. Laissons l’autoroute et suivons l’étroite route qui serpente le long de la mer. D’un côté, le fracas des vagues et d’immenses plages où seuls les bateaux, ramenés sur le sable et protégés par des palmes de cocotiers tressés, semblent pouvoir résister aux rayons d’un soleil brûlant. De l’autre, de paisibles cours d’eau abrités par endroits par la canopée des arbres de la mangrove. De petites barques et de frêles esquifs constitués de trois morceaux de bois attachés ensemble à l’aide de liens, appelés ici « catamarans », sont amarrés près de modestes maisons colorées devant lesquelles, des femmes, en saris tout aussi multicolores, lavent des vêtements ou la vaisselle. Les pieds dans l’eau, des hommes et des enfants, se rafraîchissent ou essaient d’attraper à la main des karimeen (cichlidé marin rayé) ; un poisson tout fin, très apprécié au déjeuner. Attentifs, de magnifiques martins-pêcheurs ou d’élégants hérons blancs observent l’agitation sans bouger. Espèrent-ils une part du butin ?

De l’autre côté de la route, Mme Chandy fait sécher du poisson à même le sol, simplement protégé d’un filet suspendu pour empêcher cette fois les corbeaux de s’en emparer en plein vol. Son mari a rejoint ses amis en bord de plage, à l’ombre des cocotiers. Certains sommeillent en regardant la mer, d’autres réparent leurs filets avec beaucoup d’attention tandis que, assise sur le sable, la majorité joue nonchalamment aux cartes. Quand le soleil sera moins fort, chacun ira vérifier la coque de son bateau : état du bois, étanchéité, bon fonctionnement du moteur. Il faut être sûr de son embarcation pour affronter une nature, souvent généreuse, mais parfois impitoyable.

Ici, les traces du cyclone tropical qui a balayé la côte en décembre 2017 sont encore visibles. La plupart des 163 victimes kéralaises de « Ockhi » sont des pêcheurs de ces villages, qui en l’absence d’une alerte en temps utile, se sont aventurés en mer, inconscients du danger. Une vulnérabilité face à la nature capricieuse que les pêcheurs tentent peut-être de conjurer par leurs prières tant les temples, les mosquées et surtout les églises (parfois gigantesques) sont nombreuses sur cette petite route. En effet, à l’arrivée des Portugais, les pêcheurs, issus des plus basses castes, se sont convertis en masse pensant échapper ainsi à un système d’exclusion. Mais en fait, dans les congrégations catholiques, il règne aujourd’hui encore une certaine hiérarchie : ne devient pas propriétaire de bateau qui veut, par exemple. C’est au conseil du village, annexé à l’église, de décider. Toutefois, ces groupes constitués ont toujours fait preuve d’une grande solidarité. Ainsi, le fruit de la pêche est partagé dans le village et les vieillards, les impotents ou les veuves ne sont jamais oubliés.

Ce système communautaire a également permis aux pêcheurs locaux de peser efficacement sur les gouvernements successifs pour défendre leurs droits. Les deux plus puissants syndicats de pêcheurs locaux ont ainsi obtenu l’interdiction de la pêche mécanisée à moins de 5 kilomètres des côtes ou encore l’interdiction de la pêche au chalut pendant les périodes de reproduction. Même les terrains côtiers (avec vue et plages privées) sont réservés aux pécheurs, à tel point qu’il n’existe sur cette route qu’un seul hôtel, le Lake Palace. Les touristes pourront néanmoins se promener sur la petite route et échanger quelques mots avec les habitants qui les accueilleront simplement, dans la bonne humeur. Ils pourront même profiter de jolies promenades en bateaux ou en pirogues tandis que les plus sportifs pourront s’essayer au canoë ou à l’aviron pour observer de plus près encore la faune et la flore unique de ces lieux cachés.

La plage en contre-bas de la falaise de Varkala ; retour de pêche

La plage en contre-bas de la falaise de Varkala ; retour de pêche

Varkala, spiritualité et sports nautiques

Soudain, au détour d’un virage, voilà les imposantes murailles du Fort d’Anjengo qui se dressent face à nous et à la mer. Il fut un temps où ses quatre bastions abritaient chacun huit canons alors qu’une vingtaine d’autres étaient alignés sur les solides murailles de pierre, face à la mer. Construit en 1694, le fort fut le premier poste permanent de la Compagnie des Indes orientales sur la côte de Malabar. En pleine activité, il abritait une garnison de 400 hommes. En fait, comme le phare construit légèrement en retrait quelques deux siècles plus tard, le fort servait principalement à guider et à accueillir les bateaux venant d’Angleterre.

Aujourd’hui, la végétation a, par endroit, envahi les murs du monument et les jeunes gens y viennent pour se murmurer des secrets en regardant la mer qui scintille au soleil. Mais la plus belle vue est certainement celle que l’on peut admirer au sommet du phare. Une ascension à ne manquer sous aucun prétexte pour prendre la mesure du paysage grandiose.

Différente, la plage principale de Varkala est pourtant très fréquentée. À part une poignée de restaurants directement installés sur le front de mer, il n’y a pas de commerce fixe. Et pour cause, la plage a ici un tout autre but : c’est un endroit sacré. À la lumière de petites bougies, à l’aube ou au crépuscule, les fidèles hindous viennent y déposer les cendres de leurs morts. Incantations, gestes, offrandes, et surtout immersion dans la mer, des prêtres brahmanes, torses nus, guident les familles dans les derniers gestes rituels. S’il règne ici un grand recueillement, l’ambiance n’est pas pour autant pesante, bien au contraire. Cette eau sainte mènera plus sûrement les âmes des défunts sur le bon chemin alors, c’est plutôt l’espoir qui lie toutes ces familles, vêtues de blanc, la couleur du deuil.

Après avoir traversé le petit bourg, c’est un chemin étroit et sinueux, serpentant entre de vastes maisons, qui mène à l’endroit le plus recherché des touristes : la falaise de Varkala. Il faut dire que le coup d’œil est spectaculaire, avec la mer qui s’étend à l’infini, et les vagues qui viennent finir leur course contre les rochers abrupts. Il faut descendre une centaine de marches pour accéder à l’immense plage au pied des falaises rougeoyantes. Les vagues font ici la joie des surfeurs qui, en matinée et en soirée, descendent leurs planches pour se laisser glisser sur les flots malgré des courants dont il faut se méfier. Au même moment, sur le sable, des groupes se retrouvent pour pratiquer méditation et yoga alors qu’au sommet de la falaise, restaurateurs et marchands s’animent. Après une journée chaude et ensoleillée, quel bonheur de siroter un jus d’ananas bien frais en regardant le soleil disparaître à l’horizon dans une symphonie de rouge et d’orangé. La nuit tombe, les bougies s’allument aux tables des restaurants tandis qu’à l’horizon une guirlande de lumières scintillent : ce sont les lampes des bateaux des pêcheurs partis pour une nuit de pêche. Demain, une nouvelle journée recommencera.


INFORMATION PRATIQUES

Où loger :

Le Lake Palace, entre Kovolam et Varkala, est le seul hôtel situé au milieu des différents villages de pêcheurs, juste à côté d’un petit temple. Son vaste parc donne directement sur le lac et offre une très jolie vue. Un petit embarcadère permet de profiter des différents sports nautiques, offerts en option : canoë, kayak, promenade en bateau sur les canaux. À noter également de vastes chambres très propres et un menu copieux faisant la part belle aux spécialités locales.

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