Manto : entre histoire et universalité

L’art de la nouvelle réaliste

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Littérature

May 22, 2018

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Indes

mai-juin 2018

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Avant de découvrir sur les écrans la vie de l’écrivain humaniste et féministe indo-pakistanais, Saadat Hasan Manto, avec le film de Nandita Das, plongez-vous dans son œuvre. Une œuvre majeure à la fois forte, sensible et intelligente, reflet des turpitudes d’une société et d’une époque mais également d’une incroyable actualité.

Né en Inde en 1912 et décédé au Pakistan en 1955, régulièrement attaqué dans les deux États pour sa liberté de ton et d’esprit, Saadat Hasan Manto est considéré aujourd’hui comme l’une des plus grandes figures littéraires dans les deux pays. La réalisatrice Nandita Das lui consacre d’ailleurs un biopic, Manto, car sa vie et son œuvre ont une résonnance particulière aujourd’hui. Elle considère qu’il reste et « restera pertinent encore longtemps » et ses récits l’ont « interpellée par leur simplicité et leur profondeur, ainsi que par la clairvoyance avec laquelle il saisissait les individus, la politique et l’époque où il vivait. Il écrivait tel qu’il voyait, tel qu’il ressentait, sans compromis, et avec une sensibilité et une empathie rares envers ses personnages. »

De traducteur à scénariste

Journaliste, scénariste et écrivain, cet homme de lettres a dédié sa vie à l’écriture. Passionné de littérature française et russe, dans sa jeunesse il s’essaie tout d’abord à la traduction d’œuvres classiques européennes du XIXe siècle, il publiera une traduction en ourdou du Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo.

Parmi son œuvre prolifique, on trouve en particulier des nouvelles (quelque 250), un roman et des essais mais également des pièces radiophoniques et des scénarii de cinéma. S’il est un scénariste reconnu à Bombay – qu’il devra finalement quitter pour Lahore, un an après la partition – ce sont ses nouvelles qui constituent ses écrits majeurs. L’épitaphe qu’il avait rédigé pour sa tombe est d’ailleurs : « Ci-gît Saadat Hasan Manto et dans son cœur l’art et le mystère de la Nouvelle. Il est couché sous une tonne de terre se demandant toujours qui de Dieu ou de lui en est le Maître. »

Une fiction grinçante des réalités historiques et sociales taboues

Poursuivi à plusieurs reprises pour obscénité – trois procès en Inde sous les Britanniques et trois procès au Pakistan qui ne donneront finalement lieu qu’à une seule amende – la célèbre réponse de l’auteur de langue ourdou, « Si vous trouvez ces histoires intolérables, c’est que nous vivons dans une époque intolérable », donne une idée de la nature de son œuvre ; de la fiction réaliste qui dépeint la société sous tous ses aspects, en particulier les plus tabous, choisissant ses personnages notamment parmi les hommes simples de la rue mais aussi, le plus souvent, parmi les prostituées et les marginaux.

Avec son style simple, affuté, il sait pointer, parfois avec un humour grinçant, les absurdités, les travers, la violence ou la cruelle ironie de la vie dans une société déboussolée, mais également sa beauté, avec une compassion et une empathie qui transpirent de ses récits. Prônant une réelle égalité, il interroge notamment la différence de traitement réservé aux femmes. Il nous offre aussi un aperçu historique de la période menant à l’indépendance ou encore des temps troubles de la partition entre l’Inde et le Pakistan et des massacres interreligieux qu’elle a engendrés – jetant sur les routes et causant la mort de millions de personnes – dont il a été le témoin.

L’absurde révélé et révélateur

L’une de ses nouvelles particulièrement célèbres, constitue la quintessence de l’esprit Manto : Toba Tek Singh, avec l’ingénieux choix de traiter de l’échange des fous des asiles entre le Pakistan et l’Inde lors de la partition entre les deux pays. Avec toute la virtuosité du grand nouvelliste, les savoureuses réflexions des pensionnaires offrent un écho subtil à l’absurdité de la situation. C’est justement cette nouvelle qui donne son titre à l’un de ses recueils de nouvelles : Toba tek Singh et autres nouvelles (de Saadat Hasan Manto, traduit en français par Alain Desoulieres, aux éditions Buchet-Chastel, 2008).

Cet humaniste, anticonformiste, féministe, opposé à toute orthodoxie et doué d’une forte empathie, a un petit quelque chose de Camus, que ce soit dans la personnalité, le parcours ou l’écriture. Son écriture, tout à la fois forte, sensible et intelligente, marque et ne laisse définitivement pas indifférent.

Si son œuvre est le reflet des turpitudes d’une société et d’une époque et permet de comprendre l’histoire et la société indo-pakistanaise, elle recèle également une véritable universalité en ce qu’elle interroge la nature de l’homme et de la société, qu’elle met en relief l’absurdité de l’hypocrisie sociale, des tensions identitaires et le problème de la liberté d’expression, et permet ainsi de mieux s’interroger sur notre monde. Un personnage et une œuvre d’une incroyable universalité et actualité donc, à découvrir ou à redécouvrir absolument.

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