Élections générales 2019

La plus grande élection du monde

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April 17, 2019

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Indes

Mars-Avril 2019

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Du 11 avril au 19 mai, la plus grande démocratie du monde va faire la démonstration de sa force lors des élections législatives nationales, menant à la nomination du Premier ministre et de son gouvernement. Au-delà de son ampleur, ce scrutin fera l’objet d’une âpre bataille entre la myriade de partis autour des grands enjeux de campagne, et promet, à l’aune des derniers résultats régionaux, un plus grand suspense que prévu.

L’Inde s’apprête à vivre un nouvel et intense épisode de démocratie avec la tenue des élections générales, ou élections législatives nationales, mettant en place la 17e législature de la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement, pour cinq ans et conduisant à la nomination du Premier ministre, issu de la majorité, et de son gouvernement.

L’organisation de ces élections, scrutin uninominal majoritaire à un tour, supervisées par la Commission électorale indienne – organe indépendant constitutionnel qui a édicté un code de conduite pour les partis et les candidats – est gigantesque et démontre la force de la démocratie électorale indienne (voir l’article « La danse de la démocratie »). Elles se dérouleront en sept phases entre le 11 avril et le 19 mai, dans les 29 États et sept territoires de l’Union, et aboutiront, le 23 mai, date de proclamation des résultats, à l’élection des 543 représentants de la Lok Sabha. Parmi ces sièges, certains sont réservés aux castes et tribus répertoriées (SC, ST) et autres classes défavorisées (OBC), et le président peut nommer des membres de la communauté anglo-indienne à deux sièges supplémentaires.

Une logistique et des dépenses colossales

Pour permettre aux quelque 900 millions d’électeurs de voter, près d’un million de bureaux de vote, équipés de machines à voter électroniques, seront installés à travers ce pays-continent, jusque dans les zones les plus reculées, nécessitant une importante logistique et des moyens peu communs, telle l’utilisation d’éléphants pour apporter le matériel électoral dans des régions difficiles d’accès.

Si les élections législatives indiennes représentent le plus grand exercice démocratique du monde, seront-elles également les plus coûteuses du monde ? Les montants sont, eux aussi, colossaux si l’on prend en compte les sommes d’argent noir dépensées par les partis (notamment pour leur financement, l’achat du ticket électoral par les candidats, ou encore le système « d’incitation au vote » avec la distribution de « cadeaux »), car si la plus grande démocratie du monde jouit d’un processus électoral impressionnant et d’une efficacité sans égal indéniable, celui-ci n’est pas exempt de failles et dysfonctionnements, en particulier en ce qui concerne le financement, dont le manque de transparence est vivement critiqué (voir l’article : « Financement : la démocratie électorale en danger ? »). Selon une estimation du Centre d’étude des médias de Delhi, les dépenses pour ces élections pourraient atteindre entre 6,4 à 7,7 milliards d’euros.

Un processus électoral impressionnant donc, qui attire les électeurs, avec un taux de participation qui avait atteint 66% en 2014, et qui attire aujourd’hui même les touristes ! Des voyages de « tourisme électoral » sont en effet proposés, avec au programme : découverte de meetings politiques dans différents États ou encore rencontre avec des candidats en campagne, afin de mieux comprendre le système électoral indien.

Des élections high-tech

Outre le fait que le scrutin se déroulera par le biais de machines électroniques, ces élections se feront sous le signe du numérique avec une large utilisation d’Internet et des réseaux sociaux par les partis et ses militants. Ils avaient joué un rôle important lors des dernières élections législatives de 2014, avec un BJP (Bharatiya Janata Party), parti au pouvoir, particulièrement en pointe dans ce domaine, et continueront à être au cœur d’une stratégie qui vise notamment la jeunesse. Celle-ci représentant un électorat clé, avec l’arrivée d’environ 133 millions de nouveaux électeurs pour ce scrutin (voir l’article : « Une jeunesse engagée ? »).

Ainsi, WhatsApp compte plus de 200 millions d’utilisateurs en Inde, et constitue, avec Facebook (près de 300 millions d’utilisateurs), un outil de choix dans la campagne électorale et la diffusion d’informations, vraies ou fausses, car les « fake news » se multiplient sur les réseaux sociaux. Le journaliste Samarth Bansal a révélé que l’application du Premier ministre Narendra Modi, NaMo, elle-même, relayait de fausses informations. Dans le contexte électoral, les responsables des réseaux sociaux ont commencé à réagir, à l’instar de ceux de WhatsApp qui ont annoncé la suppression de millions de comptes douteux, afin de freiner ce qu’ils qualifient d’utilisation abusive par les partis. Ceux-ci créent, par exemple des centaines de milliers de comptes et de groupes pour diffuser des messages politiques et des campagnes de désinformation.

Les forces en présence : une myriade de partis nationaux et régionaux

Le Bharatiya Janata Party ou BJP, soit le parti du peuple indien, nationaliste hindou, avec à sa tête Narendra Modi, l’actuel Premier ministre, et le Congrès national indien, ou INC, qui a été au pouvoir pendant plusieurs décennies, et est aujourd’hui dirigé par Rahul Gandhi, sont les deux grandes forces politiques indiennes. Elles ne ménagent et ne ménageront pas leur peine dans cette bataille électorale acharnée. Les jeux d’alliance constitueront un facteur décisif en raison de la multitude de partis nationaux mais aussi régionaux (voir l’infographie « Élections 2014 : Principaux partis et coalitions »). Selon ses dernières données, sur 2 293 partis enregistrés, la Commission électorale indienne comptabilise 7 partis nationaux et 59 partis régionaux reconnus (selon certains critères, tels qu’un quota de sièges au Parlement) qui sont chacun pourvu d’un symbole distinctif.

 

Narendra Modi, leader du BJP et Rahul Gandhi leader du Congrès

Narendra Modi, leader du BJP et Rahul Gandhi leader du Congrès

La coalition emmenée par le BJP est l’Alliance démocratique nationale (National Democratic Alliance ou NDA), tandis que le Congrès mène l’Alliance progressiste unie (United Progressive Alliance ou UPA), et le front de gauche, ou troisième front (Third Front), est quant à lui constitué du Parti communiste d’Inde (marxiste) et du Parti communiste d’Inde.

Les alliances évoluent au gré des intérêts de chaque parti, des différentes élections, et même durant le processus électoral, et les personnalités des candidats jouent également un rôle important. Ainsi l’arrivée officielle en politique, attendue de longue date, de la charismatique Priyanka Gandhi Vadra, issue d’une longue lignée de Premiers ministres et sœur de Rahul Gandhi, au poste de secrétaire générale du parti du Congrès, pourrait constituer un atout pour ce parti, dans l’est de l’Uttar Pradesh, un État clé et fief du BJP (en 2014, il avait obtenu 71 sièges sur les 80 sièges de l’État), où l’arrière-petite-fille de Jawaharlal Nehru, petite-fille d’Indira Gandhi et fille de Rajiv Gandhi a été chargée de mener campagne. À moins que les électeurs ne remettent en cause l’aspect dynastique du pouvoir de la famille Gandhi et que les soupçons de blanchiment d’argent pesant sur son mari, ne lui portent préjudice.

Une élection au suspense haletant

Narendra Modi avait suscité de grands espoirs et un nouvel enthousiasme lors des élections législatives de 2014, où il avait réussi à infliger une lourde défaite au parti du Congrès (44 sièges) en remportant 282 sièges à la Lok Sabha, soit une majorité absolue. Son aura semblait donner une longueur d’avance à son parti, le BJP, pour les nouvelles élections. Cependant, après la vague Modi-BJP de 2014, un coup de semonce a résonné le 11 décembre 2018, lors de l’annonce des résultats des élections régionales au Rajasthan, au Madhya Pradesh et au Chhattisgarh. Ces trois États traditionnellement acquis au BJP, sont alors sortis de son giron. Mais déjà cette tendance s’était amorcée dès 2017 avec une victoire en demie teinte pour le BJP au Gujarat, fief de Narendra Modi, puis des défaites au Karnataka ou encore au Telangana et au Mizoram.

Ces déconvenues électorales ont mis en lumière une perte de vitesse du BJP et quelques-uns des grands enjeux auquel le pays est confronté, démontrant notamment l’importance de l’électorat des campagnes.

De l’importance du monde agricole en crise

Face à la crise du monde agricole, de nombreuses manifestations ont été organisées ces dernières années

Face à la crise agricole, de nombreuses manifestations ont été organisées ces dernières années

L’Inde compte quelque 640 000 villages et environ 68% de sa population est rurale (selon le recensement de 2011). Or une grave crise agricole sévit en Inde et les paysans, en particulier sans terre, ont tenté à plusieurs reprises de faire entendre leur détresse au cours de manifestations. Face, notamment, au surendettement et au changement climatique avec des épisodes de sécheresse récurrents, les cas de suicides se sont multipliés par milliers dans le monde paysan.

Le gouvernement Modi n’a pas tenu sa promesse de doubler leurs revenus, et sa politique, plus favorable à la classe moyenne urbaine, a plutôt entraîné une stagnation des prix des produits agricoles. Il n’est donc pas certain que les mesures en faveur du monde paysan prises dans le cadre du budget intérimaire, se traduisant par le versement de sommes d’argent plutôt que par des réformes structurelles, puissent retourner la situation. Ce budget provisoire du 1er février, prévoit notamment une aide de 6 000 roupies (environ 70 euros) par an aux agriculteurs possédant moins de deux hectares de terres ainsi que d’autres aides pour le remboursement de prêts agricoles. Ces dernières mesures relatives aux dettes constituent d’ailleurs une promesse récurrente des différents partis en campagne.

Autre mesure de nature à aider ces communautés, annoncée en janvier dernier : l’instauration d’un nouveau quota de 10% dans les universités et la fonction publique réservé aux foyers les plus faibles économiquement (les EWS ou « economically weaker sections ») visant tous ceux qui ne bénéficient pas de quota. Une première, nécessitant un amendement constitutionnel et qui devrait soulever des questions, telles que le dépassement du seuil de 50 % de réservation, devant la Cour suprême. Mais celle-ci avait surtout pour but de contenter les hautes castes qui se sentent lésées par le système de discrimination positive en faveur des basses castes (SC, ST et OBC) et qui constituent le cœur de cible électorale du BJP.

L’économie : un enjeu majeur

Si le gouvernement Modi peut se targuer d’une croissance économique d’environ 7 % par an, celle-ci ne semble cependant pas suffisante à l’échelle du pays, notamment pour absorber le million de nouveaux actifs arrivant sur le marché du travail chaque mois. Si le niveau de chômage est difficile à évaluer dans un pays où le secteur informel prédomine, de récents rapports ont pointé un chômage de masse, alors que Narendra Modi avait justement fait campagne sur ce thème en 2014, promettant la création de 10 millions d’emplois par an.

Malgré l’initiative phare du « Make in India » et certains succès économiques – tels que l’amélioration dans la facilité à faire des affaires dans le pays – le bilan socio-économique général est décevant. Ce secteur, point fort sur lequel s’était appuyé Narendra Modi en 2014, ne semble donc plus aujourd’hui un argument aussi convainquant auprès de toutes les couches de la société, qui a subi de plein fouet la démonétisation. Le retrait des billets de 500 et 1 000 roupies du jour au lendemain, en novembre 2016, a été un coup dur pour la population et le secteur informel. Il aurait coûté environ 2 points de croissance au pays selon les analystes, sans toutefois vraiment atteindre l’objectif d’élimination de l’argent sale et noir, comme le précise l’ancien commissaire en chef des élections, Om Prakash Rawat, au niveau du processus électoral. De même si la réforme de la GST, General Service Tax, soit la mise en place d’un système de taxe unifié, a été accueillie favorablement notamment par les grands acteurs du secteur économique, elle a été plus difficile à mettre en place pour les petits commerçants.

L’affaire Rafale et la bonne gouvernance en question

L’affaire Rafale est un argument récurent de l’opposition et de Rahul Gandhi, arguant d’un processus d’acquisition irrégulier dans l’achat des 36 Rafale, d’un prix trop élevé et d’un favoritisme au profit d’Anil Ambani, réputé proche du Premier ministre, avec le choix de sa compagnie Reliance comme partenaire de Dassault, au détriment de la compagnie publique HAL. Elle génère de nouveaux rebondissements chaque mois et a écorné l’image de Narendra Modi accusé de favoriser un capitalisme de connivence, alors que celui-ci cultivait l’image de l’ancien chaiwala (vendeur de thé) parvenu au pouvoir par la force de son travail et en opposition au pouvoir dynastique des Gandhi.

Si le parti du Congrès a été évincé après avoir été au pouvoir entre 2004 et 2014, notamment à cause de la multiplication des affaires de corruption, l’image de Narendra Modi a perdu de sa superbe, non seulement après les allégations dans l’affaire Rafale mais également en raison de son mode de gouvernance avec une centralisation extrêmement forte du pouvoir. Des voix, au sein de différentes institutions (Cour suprême, Banque centrale…) se sont élevées pour dénoncer des interférences politiques et des pressions au cours de son mandat.

Cependant, cette centralisation des pouvoirs s’accompagne également d’une image d’un Premier ministre actif, quand le gouvernement de Manmohan Singh avait justement pâti d’une image d’inertie.

Nationalisme et sécurité

Quant au nationalisme fort centré sur l’identité hindoue, avec l’idéologie de l’hindutva (hindouité), prôné par le BJP, fera-t-il recette ? Dans ce domaine, le gouvernement Modi a tenu sa promesse de renforcement de l’identité hindoue de l’Inde. Les attaques meurtrières perpétrées, en particulier contre les musulmans et les basses castes en raison de suspicions liées à la consommation de la vache, notamment, mettent cruellement en lumière la montée de la polarisation et des tensions identitaires.

Le nationalisme est en outre exacerbé par la question de la sécurité, autre enjeu de campagne important, d’autant plus après l’attaque terroriste de Pulwama, au Cachemire indien, du 14 février, tuant une quarantaine de paramilitaires indiens et revendiquée par le Jaish-e-Mohammad, basé au Pakistan. Elle a donné lieu à une réponse musclée avec le bombardement par l’armée de l’air indienne d’un camp présumé du groupe terroriste sur le sol du frère ennemi (voir l’article « Inde-Pakistan, de l’escalade à l’apaisement »). Narendra Modi en a profité pour se présenter comme l’homme fort contre le terrorisme, déclarant que « l’Inde [était] entre des mains sûres ».

Si les derniers résultats électoraux régionaux ont montré un certain repli du BJP et si le bilan de Narendra Modi est mitigé face à tous ces enjeux, il n’en reste pas moins, qu’avec son parti, il suscite encore une forte adhésion et qu’en homme de communication, sa personnalité clivante suscite une certaine ferveur chez ses partisans. Et si le parti du Congrès semble retrouver un nouveau souffle avec à sa tête un chef, Rahul Gandhi, autrefois critiqué pour son manque de charisme mais aujourd’hui plus pugnace et qui semble et avoir gagné en stature, et l’arrivée de Pryianka Gandhi Vadra, cela lui suffirat-il pour ravir le pouvoir au BJP ? Quel rôle la multitude d’autres partis et alliances joueront-elles ? Ces élections aboutiront-elles à un gouvernement sans majorité ?

Réponse le 23 mai.

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